Sept ministres se sont réunis à Bruxelles le 20 octobre pour la première réunion trilatérale Turquie–Belgique depuis dix ans. Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, le ministre de la Justice Akın Gürlek et le ministre de l’Intérieur Mustafa Çiftçi ont rencontré Maxime Prévot, Annelies Verlinden, Bernard Quintin et Anneleen Van Bossuyt. Un plan d’action bilatéral de coopération policière pour 2027–2028 a été signé.
Lus côte à côte, les comptes-rendus des deux gouvernements décrivent deux réunions différentes.
Le ministre de l’Intérieur Mustafa Çiftçi a publié le sien sous le titre : « NOTRE MESSAGE DEPUIS BRUXELLES : AUCUN PAYS NE DOIT ÊTRE UN REFUGE POUR LES ORGANISATIONS TERRORISTES. » Il en a nommé cinq : « Le PKK, FETÖ, Daech, Al-Qaïda et le DHKP-C en premier lieu : les organisations terroristes peuvent agir sous des noms différents et selon des méthodes différentes, mais la menace qu’elles représentent est commune. » Il a déclaré qu’il était inacceptable de tolérer des activités de financement, de propagande et de recrutement dirigées contre d’autres pays. Il a affirmé à TRT que le mouvement Gülen « utilise malheureusement la Belgique presque comme un refuge ».
Le ministre de la Justice Akın Gürlek a déclaré : « Nous attendons de notre alliée, la Belgique, qu’elle prenne des mesures concrètes et efficaces contre l’implantation de FETÖ sur son territoire. » Il a demandé à la Belgique d’examiner de près les écoles, les associations et les organisations de la société civile, de procéder à des extraditions et — c’est le point essentiel — il a soutenu que les mécanismes de protection internationale ne devaient pas faire obstacle à l’extradition pour des crimes graves.
Passons au côté belge. La publication du ministre de l’Intérieur Bernard Quintin s’inscrit entièrement dans le registre de la coopération policière : « Face à des réseaux criminels qui opèrent de plus en plus à l’échelle internationale, nos services de police continueront de renforcer leur coordination. » Le nouvel accord prévoit des échanges d’informations plus rapides, un partage d’expertise et des formations communes. « L’objectif est clair : mieux protéger nos citoyens en frappant la criminalité organisée plus vite et plus fort. » Il n’a cité aucune organisation.
Le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot a qualifié la Turquie de partenaire stratégique, évoqué l’OTAN, l’union douanière et les 33 accords signés par près de 200 entreprises belges lors d’une mission économique, et décrit la relation comme consistant à « travailler sur les enjeux communs tout en maintenant la porte ouverte à un dialogue franc sur nos divergences ». Lui non plus n’a cité nommément aucune organisation.
Le communiqué du ministère belge des Affaires étrangères ne le fait pas davantage. Il évoque en termes généraux la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, sans désigner aucune organisation. Il ne mentionne pas l’extradition. En revanche, il précise que la reprise du dialogue « n’efface pas les divergences, notamment en matière de droits humains, de libertés fondamentales et d’État de droit », que « la Belgique reste fermement attachée à ces principes » et que la coopération dans les enquêtes pénales doit respecter « l’État de droit et les garanties juridiques fondamentales ».
Un gouvernement a donc annoncé un accord contre la criminalité organisée et réaffirmé ses réserves sur le bilan de l’autre en matière de droits humains. L’autre a annoncé avoir réclamé que des terroristes lui soient remis.
Les médias d’État turcs ont relayé la seconde version sans la première. TRT World a rapporté les demandes en détail sans citer un seul ministre belge, parce qu’il n’y avait rien à citer. Hürriyet Daily News a indiqué qu’Ankara avait « fait pression sur la Belgique au sujet des groupes terroristes et des extraditions », avant d’affirmer, en son propre nom et sans attribution, que le « groupe terroriste FETÖ est responsable de la tentative de coup d’État de 2016 » — une conclusion que le mouvement conteste et à laquelle aucun tribunal hors de Turquie n’est parvenu.
La publication de Mustafa Çiftçi contient elle-même l’aveu. « Une véritable solidarité dans la lutte contre le terrorisme passe non seulement par des déclarations communes, mais aussi par des mesures concrètes qui se traduisent sur le terrain. » Il a écrit cela après une réunion qui avait abouti à une déclaration commune et aucune mesure concrète.
La raison n’est pas une réserve diplomatique. C’est que cette demande a été formulée partout et satisfaite presque nulle part, et que le ministre turc de la Justice a lui-même publié les chiffres. En avril, Akın Gürlek a déclaré que la Turquie avait adressé à 119 pays 2 889 demandes d’extradition concernant 2 707 personnes pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. Trois personnes ont été extradées : deux depuis la Roumanie et une depuis l’Algérie. Soit une sur neuf cents. Il a indiqué que des milliers de notices rouges d’Interpol avaient été sollicitées et qu’aucune n’avait été suivie d’effet. « Nous n’avons reçu aucune réponse positive de nos alliés. »
Les juridictions belges expliquent en partie ce résultat. Le 13 janvier de cette année, le Conseil du contentieux des étrangers, la juridiction belge de recours en matière d’asile, a accordé le statut de réfugié à un ancien enseignant d’établissements liés au mouvement Gülen, annulant un refus de l’autorité chargée de l’asile. Il a estimé que l’absence de poursuites avant son départ de Turquie n’écartait pas le risque, puisque des enquêtes peuvent y être ouvertes rétrospectivement ; que le licenciement, la surveillance et les restrictions touchant les opérations bancaires et les biens sont suffisamment graves pour constituer des persécutions ; et que des indices tels qu’un compte à la banque Asya, la participation à des assises religieuses et l’aide apportée aux familles de détenus doivent être appréciés ensemble plutôt qu’écartés un par un. Il a constaté que l’État turc était le principal auteur des persécutions, ce qui rendait illusoire toute protection de la part des autorités turques. Le Conseil d’État néerlandais est parvenu à une appréciation comparable en mars.
La Belgique n’est pas le premier pays à être sollicité. Solidarity with OTHERS a dressé le bilan dans un rapport publié en janvier 2025, Le mouvement Gülen : remettre en question le discours turc sur une « organisation terroriste » à travers les perspectives internationales, qui examine la manière dont les États, les tribunaux et les instances internationales ont traité la qualification qu’Ankara leur demande d’adopter. Sa conclusion est qu’aucune grande instance internationale, aucun État démocratique et aucune juridiction indépendante ne reconnaît le mouvement comme une entité terroriste. Le Conseil de sécurité des Nations Unies ne l’a jamais inscrit sur ses listes. Le rapport de la Commission européenne sur l’élargissement emploie lui-même l’expression « mouvement Gülen » plutôt que l’acronyme d’Ankara. Les rapports du département d’État américain sur le terrorisme précisent qu’il n’est pas désigné comme organisation terroriste aux États-Unis.
Les tribunaux ont été plus précis que les gouvernements. Le tribunal de Westminster a refusé l’extradition dans trois procédures, les 28 novembre 2018 et 6 décembre 2019, jugeant les demandes politiquement motivées et les accusations insuffisamment précises, et estimant que l’utilisation de l’application ByLock ne constitue pas, en soi, un acte criminel. La cour d’appel de Bucarest a refusé l’extradition le 14 décembre 2018. Le Tribunal suprême fédéral du Brésil l’a refusée le 7 août 2019, constatant que la condition de double incrimination n’était pas remplie, puisque déposer de l’argent sur un compte bancaire ne constitue pas une infraction au Brésil. L’Audience nationale espagnole l’a refusée le 30 octobre 2020, également pour défaut de double incrimination. Les catégories d’éléments de preuve examinées par ces juridictions sont les mêmes que celles encore utilisées aujourd’hui : l’installation de ByLock, un dépôt à la banque Asya, la participation à un événement, la possession d’un livre.
La réponse qu’Ankara apporte désormais est que tout cela appartient au passé : les poursuites seraient devenues plus ciblées et moins sévères depuis lors. Cette affirmation a été mise à l’épreuve,et par un citoyen Belge. Dans un rapport daté du 27 juillet 2026, Turquie : moins de poursuites ne signifie pas moins de risques, Johan Vande Lanotte — ministre d’État, ancien vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur de Belgique, professeur émérite de droit public à l’université de Gand — a recensé toutes les mesures judiciaires liées à des liens présumés avec le mouvement Gülen rapportées dans les médias turcs et sur les réseaux sociaux en 2025. Il a dénombré 342 opérations et 4 386 interpellations signalées, chacune accompagnée de sa source et publiée en annexe, et conclu, par comparaison avec les chiffres officiels partiels, que le nombre réel de personnes interpellées était probablement au moins deux fois plus élevé.
Les chiffres globaux ont effectivement baissé : le nombre d’opérations signalées est passé d’une moyenne de 1 149 par an entre 2016 et 2019 à 431 entre 2021 et 2025, et celui des interpellations d’environ 28 100 par an à 5 950. Selon ses conclusions, cette baisse reflète le nombre de personnes déjà poursuivies ou ayant quitté le pays, plutôt qu’un quelconque changement de politique, et les poursuites ont changé de cible plutôt que de se restreindre. Sur une centaine d’opérations de grande ampleur en 2025, près de la moitié visaient ce que les procureurs appelaient la structure actuelle du mouvement. Par ailleurs, 1 033 personnes ont été interpellées dans seize opérations visant ceux qui avaient soutenu des personnes condamnées, poursuivies ou révoquées, ainsi que leurs familles. Parmi les actes cités comme éléments de preuve : préparer des étudiants aux examens, les héberger, organiser des voyages à l’étranger, emmener des enfants au cinéma ou au bowling, se rendre sur une tombe, aider les familles concernées et utiliser des cartes SIM prépayées, WhatsApp ou Jitsi. Certains dossiers reposent encore sur des données de l’application ByLock et de la banque Asya vieilles de dix ans. Sa conclusion tient en une phrase : « Les poursuites sont donc devenues moins prévisibles, et non davantage. »
Il observe également que les tribunaux turcs continuent de déduire l’intention criminelle de l’utilisation de ByLock, au lieu d’examiner si l’accusé avait sciemment l’intention de rejoindre une organisation armée, comme l’exige Strasbourg — et il a représenté les requérants dans les deux affaires de Grande Chambre qui ont imposé cette exigence. Des juges européens s’appuient déjà sur ses travaux. Dans trois jugements rendus le 6 juillet de cette année, le tribunal de La Haye a ordonné au ministre néerlandais d’accorder le statut de réfugié à trois ressortissants turcs et cité son précédent rapport à l’appui de deux constats : des personnes autrefois soupçonnées d’implication peuvent de nouveau attirer l’attention des autorités, et ceux qui aident des gülenistes détenus sont désormais eux-mêmes poursuivis pour reconstitution du mouvement. Le tribunal a repris ces citations de l’arrêt du Conseil d’État du 25 mars 2026 — le même arrêt sur lequel repose principalement l’argument selon lequel les poursuites auraient diminué et seraient devenues plus ciblées.
Voilà les éléments dont dispose aujourd’hui une ministre belge de la Justice lorsqu’un ministre turc de la Justice lui demande de ne pas laisser la protection internationale faire obstacle à l’extradition.
Le mouvement ne figure sur aucune liste terroriste de l’Union européenne et n’a jamais été désigné comme organisation terroriste par l’Union ni par aucun de ses États membres. L’ancien coordinateur de l’UE pour la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove, a énoncé clairement le critère : changer cette situation exigerait des « éléments concrets et substantiels démontrant leur implication », et des éléments tels que le téléchargement d’une application ne suffisent pas.
Akın Gürlek a demandé à la Belgique de veiller à ce que la protection internationale ne fasse pas obstacle à l’extradition. La Belgique a répondu que la coopération pénale devait respecter les garanties juridiques fondamentales. Ces deux phrases concernent les mêmes personnes, et elles ne sont pas compatibles.
Note sur la terminologie du texte source : Le terme « FETÖ » apparaît dans cette publication tel qu’il a été employé dans les déclarations de ministres turcs et dans les articles de médias proches du gouvernement. Notre organisation ne reprend pas cette qualification à son compte. Elle n’est utilisée ni par les Nations Unies, ni par la Cour européenne des droits de l’Homme, ni par le Conseil de l’Europe, ni par l’Union européenne.
Sources
1- Stockholm Center for Freedom, “Turkey presses Belgium for Gülen movement extraditions”, 21 October 2026: https://stockholmcf.org/turkey-presses-belgium-for-gulen-movement-extraditions/
2- Hürriyet Daily News, “Ankara presses Belgium on terror groups and extraditions”, 21 October 2026: https://www.hurriyetdailynews.com/ankara-presses-belgium-on-terror-groups-and-extraditions-228405
3- Mustafa Çiftçi (@mustafaciftcitr), 20 October 2026: https://x.com/mustafaciftcitr/status/2112586600278290770
4- Bernard Quintin (@BernardQuintin), 20 October 2026: https://x.com/BernardQuintin/status/2112603252785393917
5- Maxime Prévot (@prevotmaxime), 20 October 2026: https://x.com/prevotmaxime/status/2112586519508554122
6- Kingdom of Belgium, Federal Public Service Foreign Affairs, “Belgium and Türkiye revive ministerial dialogue after ten years to strengthen cooperation”: https://diplomatie.belgium.be/en/news/belgium-and-turkiye-revive-ministerial-dialogue-after-ten-years-strengthen-cooperation
7- TRT World, “Türkiye urges Belgium to act against terrorists, criminals at Brussels meeting”, 20 October 2026: https://www.trtworld.com/article/928a9f8ea038
8- Turkish Minute, “Turkey presses Belgium for Gülen movement extraditions, action against PKK”, 21 October 2026: https://www.turkishminute.com/2026/10/21/turkey-presses-belgium-for-gulen-movement-extraditions-action-against-pkk/
9- Turkish Minute, “Turkey’s justice minister slams Western allies over extradition refusals in Gülen-linked cases”, 13 April 2026: https://www.turkishminute.com/2026/04/13/turkeys-justice-minister-slams-western-allies-over-extradition-refusals-in-gulen-linked-cases/
10- Turkish Minute, “Past Gülen ties, not only arrest warrants, can prove risk in Turkey sufficient for asylum: Belgian court”, 12 June 2026: https://www.turkishminute.com/2026/06/12/past-gulen-ties-not-only-arrest-warrants-can-prove-risk-in-turkey-sufficient-for-asylum-belgian-court/
11- Stockholm Center for Freedom, “EU’s counter-terrorism chief: EU does not deem Gülen movement as ‘terror organisation’”, 30 November 2017: https://stockholmcf.org/eus-counter-terrorism-chief-eu-does-not-deem-gulen-movement-as-terror-organisation/
12- Solidarity with OTHERS (OTHERS AISBL, Brussels), The Gülen Movement: Challenging Turkey’s “Terrorist Organization” Narrative Through Global Perspectives, 29 January 2025: https://solidaritywithothers.com/the-gulen-movement-challenging-turkeys-terrorist-organization-narrative-through-global-perspectives/
13- Prof. Dr. Em. Johan Vande Lanotte, Turkey: Fewer prosecutions do not mean less risk, 27 July 2026: https://lnkd.in/p/ex3hKvVt
14- Turkish Minute, “Report says Turkey’s Gülen crackdown has shifted, not eased”, 3 September 2026: https://turkishminute.com/2026/09/03/report-says-turkeys-gulen-crackdown-has-shifted-not-eased/
15- Solidarity with OTHERS, “Hague court orders refugee status in three Gülen-related cases, citing Johan Vande Lanotte January 2025 dated report” (Rechtbank Den Haag, 6 July 2026, ECLI:NL:RBDHA:2026:18531, 18533 and 18534): https://solidaritywithothers.com/hague-court-orders-refugee-status-in-three-gulen-related-cases-citing-johan-vande-lanotte-january-2025-dated-report/