Droits de L'homme en Turquie

Quatre étudiants ont été interpellés à leur domicile à minuit pour des pancartes évoquant les enfants morts dans le cadre de formations professionnelles organisées par l’État.

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Dimanche, un juge d’Istanbul a placé deux étudiantes en détention provisoire. Nehir Dizdar, étudiante en sciences politiques à l’université Galatasaray, et Nevin Tekin, de l’université d’Istanbul, avaient accroché une banderole aux grilles du lycée de Kadıköy avant une visite du ministre de l’Éducation nationale. On pouvait y lire : « Si nous n’avons pas d’avenir, vous n’aurez pas la paix. Yusuf Tekin, démission ! » Le juge a estimé que les mots « vous n’aurez pas la paix » constituaient une menace à l’encontre du ministre et qu’un placement sous contrôle judiciaire serait insuffisant.

Mardi soir, des étudiants se sont rassemblés sur la place de Beşiktaş pour protester contre cette décision. Leurs pancartes portaient les mêmes mots.

Aux premières heures de mercredi, la police s’est rendue au domicile de quatre étudiants et les a emmenés. Trois d’entre eux étudient à l’université Galatasaray. Interrogés toute la nuit, ils ont été conduits au palais de justice de Çağlayan, puis remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec obligation de se présenter régulièrement pour signer un registre et interdiction de quitter le territoire.

Selon leurs avocats, il leur est reproché d’avoir enfreint la loi n° 2911 sur les réunions et les manifestations. Les éléments invoqués sont les inscriptions figurant sur leurs pancartes. Trois slogans sont cités : il faut fermer les MESEM et renverser l’ordre qui tue ; la révolution nettoiera cette pourriture ; et « si nous n’avons pas d’avenir, vous n’aurez pas la paix ».

Ce dernier slogan est la phrase qui a conduit Dizdar et Tekin en prison. Quatre autres étudiants ont été tirés de leur lit pour l’avoir écrite sur un morceau de carton lors d’une manifestation contre leur incarcération. Selon ce raisonnement, l’infraction se reproduit chaque fois que quelqu’un s’élève contre sa répression.

Mais c’est le premier slogan qui mérite l’attention, car il formule une affirmation factuelle sur la mort d’enfants, et cette affirmation peut être vérifiée.

Le MESEM est le programme public de centres de formation professionnelle, qui place des élèves d’âge scolaire en entreprise tout en leur dispensant un enseignement en classe. En juin, dans une réponse à une question écrite à la Grande Assemblée nationale, le ministère a indiqué que, depuis 2016, les élèves du programme MESEM avaient été victimes de 3 080 accidents du travail, dont 13 mortels. En septembre, le ministre Tekin a communiqué des chiffres pour les seules années 2025 et 2026 : 9 950 accidents et 37 élèves morts.

Treize morts en neuf ans, puis trente-sept en deux ans. Les deux séries de chiffres proviennent du même ministère. Aucune rectification de l’une ou de l’autre n’a été signalée. Le Conseil pour la santé et la sécurité au travail, İşçi Sağlığı ve İş Güvenliği Meclisi, qui mène ses propres enquêtes de terrain faute de se fier à celles du ministère, fait état d’au moins 20 élèves du programme MESEM morts au travail depuis 2023.

Ce même organisme a recensé au moins 95 enfants de moins de 18 ans morts au travail en Turquie pendant l’année scolaire 2025-2026, soit une hausse d’environ 32 % par rapport aux 72 décès de l’année précédente. Vingt-huit de ces enfants avaient entre cinq et quatorze ans.

Voilà ce que dénonçait la pancarte. Pendant sa détention, Nehir Dizdar a déclaré qu’elle défendait son droit de critiquer la mort d’enfants inscrits au programme MESEM.

Sa mère, Zübeyde Duran Dizdar, enseignante à la retraite, a posé la question restée sans réponse toute la semaine : « Quelle loi interdit de critiquer un ministre ? Quelle loi interdit de manifester contre un ministre ? »

Dizdar et Tekin ont été remises en liberté mercredi, après trois jours de prison. Les quatre étudiants ont été libérés le même jour, sous conditions. Les deux responsables de la rédaction de Sözcü interpellés lundi soir, à propos d’un titre présentant les deux premières étudiantes comme des lycéennes alors qu’elles sont à l’université, ont été remis en liberté après avoir été entendus à trois heures du matin.

En cinq jours, huit personnes ont été emmenées de leur domicile en pleine nuit, en lien avec un drap attaché aux grilles d’un lycée. Aucune n’est accusée de violences. Le ministre dont la banderole réclamait la démission a fourni au Parlement deux versions différentes du nombre d’enfants morts dans le cadre de son programme, sans avoir été interrogé sur aucune des deux.

Sources

1- Stockholm Center for Freedom, “Turkish police detain 4 students protesting jailing of peers over banner”, 28 October 2026: https://stockholmcf.org/turkish-police-detain-4-students-protesting-jailing-of-peers-over-banner/

2- Fırat Fıstık, “Yusuf Tekin protestolarına katıldığı için gözaltına alınan dört öğrenci adli kontrolle serbest”, Medyascope, 28 October 2026: https://medyascope.tv/2026/10/28/yusuf-tekin-protestolarina-katildigi-icin-gozaltina-alinan-dort-ogrenci-adli-kontrolle-serbest/

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