La Turquie a déclaré avoir bloqué l’accès à 2 034 comptes de réseaux sociaux en deux mois, invoquant des motifs de terrorisme, de désinformation et de menaces pour la sécurité nationale. Cette annonce fait suite à des restrictions distinctes signalées sur X, touchant un média, un photographe et auteur, ainsi qu’un réseau formé par les familles de détenus.
Dans une déclaration publiée le 4 septembre 2026, le directeur des communications de la présidence, Burhanettin Duran, a indiqué que 699 comptes avaient été bloqués en raison de liens présumés avec des organisations terroristes ou criminelles. Il a particulièrement mis en avant des liens supposés avec le mouvement Gülen au sein de ce groupe, sans toutefois préciser combien de ces 699 comptes entraient dans cette catégorie.
1 335 autres comptes ont été bloqués après que les autorités les ont accusés de propager de la désinformation, de susciter des troubles ou de mener ce que Burhanettin Duran a décrit comme des « opérations psychologiques » contre la Turquie. Il a précisé que ces démarches impliquaient des procureurs, des équipes de cybercriminalité de la police et d’autres organismes gouvernementaux, sous la coordination de sa direction.
Burhanettin Duran a présenté ces mesures comme nécessaires pour protéger la sécurité nationale et éviter la propagande, le recrutement et le financement terroristes. Sa déclaration n’a pas identifié les comptes concernés ni fourni de preuves étayant les accusations portées contre chacun d’eux.
Un jour plus tôt, le 3 septembre, EngelliWeb, un projet de surveillance géré par l’Association pour la liberté d’expression en Turquie, rapportait que X avait rendu plusieurs comptes inaccessibles dans le pays. Parmi eux figuraient Aile Dayanışma Ağı (le Réseau de solidarité des familles), le compte de remplacement du média soL Haber, ainsi que le photographe et auteur Fırat Erez.
Le réseau des familles avait été fondé par les proches d’hommes politiques et de responsables municipaux arrêtés lors d’opérations ciblant les municipalités gérées par les partis CHP et YENİ. Pour soL Haber, il s’agissait d’une nouvelle entrave à sa capacité de joindre ses lecteurs : son compte précédent, suivi par 924 000 abonnés, avait déjà été bloqué le 3 juillet. Le média faisait ainsi face à une seconde restriction de compte en deux mois.
Bianet a rapporté qu’un tribunal correctionnel de paix d’Istanbul avait ordonné des restrictions visant 21 comptes X en vertu de l’article 8/A de la loi n° 5651, à la suite d’une enquête menée par le parquet général d’Istanbul. L’accusation avancée était que leur activité sur les réseaux sociaux menaçait la sécurité nationale.
Ces ordonnances visaient également İBB Tekzip, qui répond aux accusations formulées contre la municipalité métropolitaine d’Istanbul, et İstanbul Gönüllüleri, une plateforme de bénévoles de la ville. Au moment de la publication du rapport d’EngelliWeb le 3 septembre, X n’avait pas encore rendu ces deux comptes inaccessibles en Turquie.
Bianet a également fait état de restrictions touchant des comptes issus de divers horizons politiques, y compris des comptes nationalistes et des partisans d’Ekrem İmamoğlu. Les mesures rapportées ne se limitaient donc pas à un seul groupe politique ou type de compte.
Burhanettin Duran n’a pas précisé si ces restrictions documentées séparément sur X étaient incluses dans le total des deux mois. Elles ne peuvent donc pas être présentées comme le détail confirmé de la même opération.
Là où X avait appliqué les ordonnances, les utilisateurs voyaient un avis indiquant que le compte avait été masqué en Turquie à la suite d’une demande judiciaire. Les restrictions portaient sur des comptes entiers plutôt que sur des publications individuelles, empêchant ainsi les lecteurs de consulter le travail d’information, les analyses et les publications des comptes visés.
Sources
Presidency’s Directorate of Communications — Duran’s statement, 4 September 2026
EngelliWeb / Freedom of Expression Association — Account restrictions, 3 September 2026
Bianet — Restrictions affecting the Family Solidarity Network, soL Haber and other X accounts
Diken — Restrictions on soL Haber and the Family Solidarity Network, 3 September 2026
Note juridique
L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme protège la liberté d’expression ainsi que le droit de recevoir et de communiquer des informations. Les restrictions doivent être prévues par la loi, poursuivre un objectif légitime et être nécessaires dans une société démocratique. La sécurité nationale constitue un objectif admissible, mais elle ne dispense pas du respect des exigences de nécessité et de proportionnalité.
Dans l’arrêt Artı Media GmbH (requête n° 2019/40078, décision du 14 septembre 2023), la Cour constitutionnelle de Turquie a conclu à la violation de la liberté d’expression et de la presse découlant d’une mesure de blocage prise en vertu de l’article 8/A de la loi n° 5651. Elle a estimé que cette disposition manquait de garanties adéquates contre les ingérences arbitraires et que les autorités n’avaient pas démontré l’existence d’un besoin social impérieux au moyen de motifs pertinents et suffisants.
Dans l’arrêt Ahmet Yıldırım c. Turquie (requête n° 3111/10, décision du 18 décembre 2012), la Cour européenne des droits de l’Homme a jugé que le blocage généralisé de Google Sites violait l’article 10. Les juridictions nationales n’avaient pas suffisamment envisagé de mesures moins restrictives ni évalué les répercussions sur les contenus licites. L’arrêt a souligné la nécessité d’imposer des limites strictes à la portée des ordonnances de blocage et d’assurer un contrôle juridictionnel effectif afin de prévenir tout abus.