Mercredi, le régulateur turc de l’audiovisuel a infligé des amendes à deux chaînes de télévision, pour la deuxième fois en douze jours, en raison de leur couverture de l’effondrement des fonds d’investissement dans le pays. Sözcü TV a été condamnée à une amende équivalant à 1 % de ses recettes publicitaires du mois précédent, et Koza TV à 2 %, pour manquement aux obligations d’impartialité, d’exactitude et de véracité. Douze jours auparavant, le RTÜK leur avait infligé à toutes deux l’amende maximale de 3 %, pour des émissions consacrées aux liens présumés entre des responsables gouvernementaux et des personnes impliquées dans le scandale.
Le motif invoqué pour sanctionner Sözcü TV mérite une lecture attentive. L’émission, présentée par Simge Fıstıkoğlu le 25 octobre, évoquait l’arrestation du journaliste d’investigation Murat Ağırel. Selon le RTÜK, elle donnait l’impression qu’Ağırel avait été emprisonné en raison de ses activités journalistiques, sans fournir suffisamment d’éléments pour étayer cette conclusion.
Murat Ağırel a été assigné à résidence le 10 octobre dans le cadre d’une enquête concernant son travail journalistique sur le scandale des fonds d’investissement. Le 19 octobre, il a été placé en détention provisoire, accusé d’avoir aidé une organisation criminelle sans en être membre. Selon ses propres déclarations, il examinait des allégations que lui avaient transmises des sources et avait renoncé à publier son article faute de pouvoir vérifier les documents. Il est en prison pour un travail journalistique qu’il n’a pas publié.
Le régulateur public estime donc qu’une émission de télévision doit apporter des preuves avant de pouvoir laisser entendre qu’il s’agit là d’un journaliste emprisonné pour son travail journalistique.
Koza TV a été sanctionnée pour deux éditions de l’émission de débat politique Doğrusunu İstersen, présentée par Evren Özalkuş, au cours desquelles deux députés de l’opposition — Yüksel Selçuk Türkoğlu, du parti İYİ, et Özgür Karabat, du Nouveau Parti — ont commenté l’enquête sur les fonds d’investissement. Le régulateur reprochait au présentateur de n’avoir ni contesté ni rectifié leurs propos, et d’avoir semblé les approuver.
Un membre du régulateur a refusé de cautionner cette décision et l’a fait savoir. Tuncay Keser a écrit que les sanctions répétées contre les chaînes couvrant le scandale des fonds d’investissement, conjuguées aux restrictions d’accès imposées aux informations sur cette affaire, portaient atteinte au droit du public à l’information et à la liberté de la presse. Selon lui, traiter les commentaires politiques tenus dans une émission de débat comme des informations factuelles soumises à de strictes exigences de vérification viole le principe du pluralisme ainsi que l’obligation du régulateur de protéger la diversité des opinions. Il a également déclaré que la sanction infligée à Sözcü TV méconnaissait la présomption d’innocence d’Ağırel.
Le scandale que ces chaînes sont sanctionnées pour avoir couvert est loin d’être mineur. Le 17 septembre, l’autorité des marchés financiers a ordonné la liquidation de 131 fonds gérés par sept sociétés, leurs actifs devant être vendus pour rembourser les investisseurs. Ces fonds comptaient près d’un demi-million d’investisseurs particuliers.
La réaction a suivi la même logique, simultanément sur tous les canaux de communication.
Le 30 septembre, l’Association pour la liberté d’expression a recensé au moins 147 comptes X bloqués en une seule journée pour avoir publié sur la crise des fonds d’investissement. Ils totalisaient environ 2,65 millions d’abonnés. Parmi les personnes visées figuraient des économistes, des universitaires, des analystes techniques, des traders, des investisseurs, des professionnels de la finance et des avocats — les personnes les mieux placées pour expliquer à un demi-million d’investisseurs ce qu’était devenu leur argent.
Le 9 octobre, les journalistes Şaban Sevinç et Mustafa Balcı ont été placés en détention provisoire, accusés de diffusion publique d’informations trompeuses. Le 10 octobre, Ağırel et İsmail Saymaz ont été assignés à résidence. Le 16 octobre, les deux chaînes ont écopé de l’amende maximale. Le 19 octobre, Ağırel a été incarcéré. Le 28 octobre, les chaînes ont de nouveau été sanctionnées.
La première série d’amendes concernait notamment des allégations sur les investissements du ministre du Commerce et des photographies montrant le porte-parole du parti au pouvoir lors d’un événement public auquel assistait un suspect visé par l’enquête. Le ministre a nié toute faute et déposé une plainte pénale contre les journalistes qui avaient évoqué ces éléments.
Le Comité pour la protection des journalistes a demandé la libération des journalistes emprisonnés et appelé la Turquie à abroger la loi sur la désinformation en vertu de laquelle certains d’entre eux sont détenus.
Un demi-million de personnes ont perdu l’accès à leur épargne en septembre. Depuis, l’État a bloqué les comptes de ceux qui expliquaient la situation, emprisonné quatre des journalistes qui en rendaient compte et sanctionné deux fois en moins de quinze jours les deux chaînes qui en débattaient — la seconde fois, en partie, pour avoir dit tout haut que l’un de ces journalistes est en prison en raison de son travail journalistique.
Sources
1- Stockholm Center for Freedom, “Turkey fines 2 TV stations again over coverage of fund scandal, jailed journalist”, 28 October 2026: https://stockholmcf.org/turkey-fines-2-tv-stations-again-over-coverage-of-fund-scandal-jailed-journalist/
2- İfade Özgürlüğü Derneği, “Fon krizi hakkında paylaşım yapan en az 147 X hesabı”, 30 September 2026: https://ifade.org.tr/