Droits de L'homme en Turquie

La Turquie affiche le taux de violence à l’égard des femmes le plus élevé de l’OCDE, cinq ans après s’être retirée de la convention qui porte le nom de sa plus grande ville : la Convention d’Istanbul.

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Le graphique « Violences à l’égard des femmes » place la Turquie en tête des pays de l’OCDE pour les violences faites aux femmes. Les chiffres proviennent de l’indicateur de l’OCDE sur les violences au sein du couple, qui s’appuie sur l’Observatoire mondial de la santé de l’OMS.

Pour 2023, l’OCDE indique que 34,7 % des femmes de 15 à 49 ans en Turquie ayant déjà été en couple ont subi, au cours de leur vie, des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime. La moyenne de l’OCDE est de 21,9 %. Parmi les femmes de 15 ans et plus, le chiffre pour la Turquie est de 36,6 %, contre une moyenne de 21,5 % dans l’OCDE. Pour les seules violences subies au cours des douze derniers mois, la Turquie affiche un taux de 13,3 %, contre une moyenne de 4,7 % dans l’OCDE, soit près de trois fois plus. La Turquie présente le taux le plus élevé parmi les États membres pour lesquels des données sont disponibles ; aucune donnée n’est fournie pour la Corée et Israël.

Il s’agit d’estimations issues de modèles, et l’OCDE le précise. Elle souligne également que les estimations fondées sur ce type d’enquête « sous-estiment probablement le problème » et que les définitions et la formulation des questions varient d’un pays à l’autre. Le biais va dans le sens d’une sous-estimation.

Les chiffres officiels de la Turquie racontent une autre histoire, et c’est précisément cet écart qui pose question.

Le 6 mars 2026, l’Institut turc de statistique a publié l’Enquête 2024 sur les violences à l’égard des femmes en Turquie, la première enquête nationale de ce type depuis dix ans. Réalisée pour le ministère de la Famille et des Services sociaux, elle repose sur un travail de terrain mené du 18 novembre 2024 au 31 janvier 2025 auprès de 18 275 femmes âgées de 15 à 59 ans. Elle conclut que 12,8 % des femmes ont subi des violences physiques au cours de leur vie, 28,2 % des violences psychologiques et 18,3 % des violences économiques.

La précédente enquête publique, menée en 2014 par l’Institut d’études démographiques de l’université Hacettepe auprès de 7 462 femmes de la même tranche d’âge, avait établi que 36 % des femmes ayant déjà été mariées avaient subi des violences physiques de la part d’un mari ou d’un partenaire, 38 % des violences physiques ou sexuelles, 44 % des violences psychologiques et 30 % des violences économiques.

Les deux enquêtes ne peuvent pas être directement comparées. Le chiffre de 2014 mesure les violences commises par un mari ou un partenaire ; celui de 2024 mesure les violences physiques, quel qu’en soit l’auteur. Sevinç Ünal, de la Plateforme pour l’égalité des femmes, a souligné que la nouvelle enquête ne ventile pas ses résultats selon l’identité de l’auteur des violences, contrairement aux enquêtes de 2008 et de 2014, ce qui supprime la base de comparaison. Elle a également relevé que les femmes avaient pu être moins disposées à révéler les violences subies. Ce que l’on peut affirmer, c’est que l’institut national de statistique turc a produit un chiffre très inférieur tant à celui de l’enquête précédente qu’à l’estimation internationale, en utilisant une méthodologie qui ne permet plus d’effectuer cette comparaison.

Un résultat de la nouvelle enquête n’est pas contesté. Parmi les femmes ayant subi des violences de la part d’un conjoint ou d’un partenaire, 47,7 % n’en avaient parlé à personne.

La Turquie a signé la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique à Istanbul, le 11 mai 2011. Elle a été le premier État d’Europe à la ratifier, le 14 mars 2012. Son propre ministère des Affaires étrangères l’avait annoncé. La convention est entrée en vigueur pour la Turquie le 1er août 2014.

Le 20 mars 2021, une décision présidentielle actant son retrait a été publiée au Journal officiel. Ce retrait a pris effet le 1er juillet 2021, il y a 1 939 jours. La Turquie reste le seul État à avoir quitté la convention. Devant le Danıştay, le Conseil d’État turc, le juge rapporteur comme le procureur avaient estimé que la décision était illégale et devait être annulée. La dixième chambre a rejeté les recours en annulation, et l’Assemblée des chambres du contentieux administratif a confirmé ce rejet à la majorité.

Le GREVIO, l’organe de suivi de la convention, a examiné pour la dernière fois la situation en Turquie dans un rapport publié le 15 octobre 2018. Depuis, le bilan du pays en matière de violences à l’égard des femmes n’a fait l’objet d’aucun suivi indépendant au titre de ce traité.

Dans ses observations finales datées du 12 juillet 2022, le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) a qualifié la dénonciation de la convention de « mesure régressive », invité la Turquie à revenir sur sa décision, constaté que les violences fondées sur le genre étaient « considérablement sous-déclarées » et recommandé à l’État de recueillir des données exhaustives, ventilées notamment selon la relation entre la victime et l’auteur des violences. L’enquête publiée quatre ans plus tard ne le fait pas.

La Plateforme « Nous arrêterons les féminicides », qui tient ce décompte parce que l’État ne publie pas ce chiffre, a recensé au moins 294 femmes tuées en Turquie en 2025, ainsi que 297 autres retrouvées mortes dans des circonstances suspectes. Sur les 294 femmes tuées, 203 l’ont été par un homme de leur propre famille et 180 à leur domicile. Vingt-trois ont été tuées alors qu’une ordonnance de protection était en vigueur. Dans 179 cas, aucun mobile n’a été établi. En septembre 2026, la plateforme a recensé 28 femmes tuées et 19 décès suspects.

La Turquie affiche la prévalence des violences au sein du couple la plus élevée recensée dans l’OCDE, ne fait l’objet d’aucun suivi de ces violences au titre d’un traité et dispose d’une enquête officielle qui a cessé de les mesurer d’une manière permettant une quelconque comparaison.

Sources

1- OECD, SF3.4 “Intimate Partner Violence”, OECD Family Database, reference year 2023, source WHO Global Health Observatory (2026): https://webfs.oecd.org/els-com/Family_Database/SF-3-4-Intimate-Partner-Violence.pdf

2- OECD, “Violence against women” indicator: https://www.oecd.org/en/data/indicators/violence-against-women.html

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