Le 8 octobre 2025, Solidarity with Others a organisé un événement parallèle à la Conférence de Varsovie sur la dimension humaine, sous l’égide de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Intitulée « Discours de haine et droits humains : perspectives internationales et approches comparatives », cette session a réuni d’éminents experts, éducateurs et militants des droits humains afin d’examiner le défi omniprésent que représente le discours de haine, son impact sur les communautés et la gouvernance démocratique, ainsi que les stratégies efficaces pour le contrer.
L’OSCE, la plus grande organisation régionale de sécurité au monde, qui compte 57 États participants en Europe, en Asie centrale et en Amérique du Nord, met en œuvre une approche globale de la sécurité intégrant les dimensions politico-militaire, économique, environnementale et des droits humains. Le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE joue un rôle central dans la promotion des droits humains, de la démocratie et de l’état de droit dans sa région, ce qui en fait une plateforme essentielle pour les discussions sur la tolérance, la non-discrimination et la responsabilité civique.
Cet événement parallèle a permis une analyse comparative des discours de haine dans différents contextes, présentant des études de cas alarmantes et des interventions concrètes d’acteurs de la société civile et du secteur éducatif. Les participants ont été invités à examiner comment les discours de haine affectent les droits humains, contribuent à la violence et à l’exclusion sociale, et comment les communautés et les décideurs politiques peuvent y répondre efficacement.
Cadrer le débat : M. Coşkun Yorulmaz sur les discours de haine

M. Coşkun Yorulmaz, avocat spécialisé dans les droits humains et représentant de Solidarity with Others, a ouvert la séance en soulignant l’urgence d’un dialogue international sur les discours de haine. S’appuyant sur son expérience de représentation des victimes de campagnes de haine ciblées, il a mis en lumière les conséquences concrètes de l’absence de contrôle de ces discours.
M. Yorulmaz a partagé un exemple frappant survenu en Belgique, où une école accueillant des élèves turcs a été la cible d’une campagne de haine coordonnée. Des élèves et des enseignants ont été agressés, la voiture d’un professeur a été renversée et incendiée, et les auteurs de l’attaque avaient orchestré le tout via les réseaux sociaux. La cause profonde, a expliqué M. Yorulmaz, résidait dans un discours médiatique amplifié ciblant le mouvement Gülen en Turquie, illustrant ainsi comment la rhétorique politique et la haine en ligne peuvent dégénérer en attaques violentes dans des communautés éloignées.
Il a souligné que la compréhension des discours de haine exigeait d’examiner leurs dimensions transnationales, le rôle des médias et des plateformes sociales, ainsi que l’interaction entre rhétorique, perception et action. L’événement, a-t-il précisé, explorerait des dynamiques similaires en Europe et au-delà, en tirant des enseignements d’expériences diverses.
Mme Alketa Cipi : Donner aux jeunes les moyens de reconnaître et de combattre la haine

Mme Alketa Cipi, représentante du Réseau contre les discours de haine, a présenté en détail le travail de ce réseau qui allie éducation, militantisme et leadership des jeunes. Fondé en 2019 pour s’appuyer sur la campagne « Pas de discours de haine » du Conseil de l’Europe, le réseau a mobilisé des jeunes et des ONG pour lutter contre les discours de haine, en ligne comme hors ligne.
Mme Cipi a décrit l’approche à plusieurs niveaux du réseau :
- Éducation non formelle : à l’aide de manuels tels que Compass et Bookmarks, les participants s’engagent dans des exercices basés sur des scénarios pour reconnaître, analyser et répondre aux discours haineux.
- Mentorat entre pairs : les membres du conseil d’administration et les militants formés guident les participants dans l’élaboration de campagnes et de projets au sein de leurs propres communautés.
- Engagement communautaire : des dialogues menés par des jeunes, des soirées culturelles et des initiatives locales permettent de combler les fossés entre différents groupes, favorisant ainsi la compréhension mutuelle.
Elle a souligné l’importance d’adapter la formation au contexte de chaque public. Si les supports de base fournissent des connaissances fondamentales, leur adaptation est essentielle pour tenir compte des réalités auxquelles les jeunes sont confrontés dans leurs communautés. En combinant éducation, mentorat et engagement actif, le réseau renforce la résilience des jeunes, leur donnant les moyens de contester les discours néfastes et de promouvoir un dialogue inclusif.
Mme Cipi a également souligné l’importance du suivi et de l’engagement continu, afin que les formations débouchent sur des actions concrètes et durables plutôt que sur une simple prise de conscience passagère. Les projets du réseau ont eu un impact tangible : ils aident les communautés à reconnaître les discours haineux, à prévenir les escalades de la violence et à créer des espaces de dialogue et d’empathie.
Mme Noor Azizah : Le discours de haine comme outil de persécution contre les Rohingyas
Mme Noor Azizah a livré un témoignage profondément personnel sur le génocide des Rohingyas, soulignant les conséquences mortelles des discours de haine lorsqu’ils sont instrumentalisés par des acteurs étatiques et non étatiques. Née dans l’État de Rakhine, au Myanmar, Noor et sa famille ont fui les violences dans les années 1990, traversant jungles, trains, bus et îles d’Asie du Sud-Est, avant de s’installer en Australie.
Sa présentation a mis en lumière des décennies de persécution systématique contre les Rohingyas, une minorité ethnique autochtone du Myanmar. Apatrides depuis 1982 en raison des politiques gouvernementales, les Rohingyas ont été confrontés à :
- Dépossession de la citoyenneté et de la reconnaissance légale
- Travail forcé et confiscation des biens
- Violences sexuelles systématiques utilisées comme tactique militaire
- Restrictions à l’égard de l’éducation, des pratiques religieuses et du mariage
- Déplacements massifs lors de l’opération Clearance en 2017, qui a contraint plus de 700 000 personnes à fuir au Bangladesh
Mme Azizah a expliqué que les discours de haine ont joué un rôle déterminant dans ces atrocités, alimentant la peur et les préjugés par un langage déshumanisant les Rohingyas. Des termes comme « Bengalis », « cafards » et « immigrants illégaux » ont été propagés par les autorités militaires, les groupes bouddhistes extrémistes et les acteurs politiques pour justifier la violence et les expropriations.
Au-delà du Myanmar, les discours de haine contre les Rohingyas se sont propagés dans toute l’Asie du Sud-Est, influençant l’opinion publique, les campagnes politiques et l’accès à l’aide humanitaire. En Indonésie et en Malaisie, la rhétorique anti-Rohingya a été utilisée lors des élections pour mobiliser les électeurs, créant un climat où la discrimination et la violence envers les réfugiés sont banalisées.
Malgré ces difficultés, Mme Azizah a souligné le rôle des initiatives menées par les Rohingyas, notamment les dialogues culturels, les campagnes de plaidoyer et les interventions humanitaires, pour lutter contre la désinformation, soutenir les survivants et renforcer la solidarité transfrontalière. Elle a insisté sur le fait que l’éducation, la sensibilisation et le plaidoyer sont essentiels pour briser le cycle des discours de haine, de la violence et de la marginalisation.
M. Jan Dąbkowski : L’IA et l’éducation pour prévenir les discours de haine

M. Jan Dąbkowski, du Centre pour l’éducation à la citoyenneté (CCE), a présenté des approches novatrices utilisant l’intelligence artificielle et les plateformes numériques pour lutter contre les discours de haine dans les écoles. En tant que responsable de l’équipe d’éducation à la non-discrimination, M. Dąbkowski supervise des programmes qui fournissent aux élèves et aux enseignants les outils nécessaires pour identifier, analyser et contrer les discours de haine et la désinformation.
Les principaux éléments de l’initiative du CCE sont les suivants :
Outils pédagogiques : Ressources multilingues alliant théorie, exercices et activités interactives pour enseigner les droits humains, les valeurs civiques et l’esprit critique.
Chatbots basés sur l’IA : Les élèves peuvent simuler des réactions réalistes face aux discours haineux dans des environnements numériques sécurisés et contrôlés, et apprendre ainsi à réagir avec efficacité et empathie.
Collaboration interdisciplinaire : Le projet intègre des organisations de la société civile, des développeurs informatiques et des organismes de vérification des faits afin de garantir l’exactitude, la pertinence et l’efficacité des actions entreprises.
M. Dąbkowski a souligné l’importance de protéger les jeunes utilisateurs tout en leur offrant une formation réaliste. En combinant contenus pédagogiques, simulations d’IA et principes relatifs aux droits humains, la plateforme renforce la culture numérique, l’esprit critique et le sens civique. Cette approche encourage également la réflexion, en apprenant aux élèves à garder leur calme, à analyser les situations et à décider quand et comment intervenir de manière responsable.
Dr Anna Tatar : Surveillance, plaidoyer et montée de la violence d’extrême droite

La docteure Anna Tatar, de l’association NEVER AGAIN, a présenté un panorama complet des discours et crimes de haine en Pologne. Fondée il y a près de 30 ans, NEVER AGAIN recense les incidents de racisme, de xénophobie et d’antisémitisme et publie le « Livre brun », un recueil documentant les attaques contre les minorités.
Le Dr Tatar a décrit la montée en puissance des milices d’extrême droite et des patrouilles civiques, qui organisent des manifestations xénophobes ciblant les migrants et les réfugiés. Exemples :
- Patrouilles agressives le long de la frontière polono-allemande, arrêts de véhicules sans autorisation légale
- Des marches xénophobes ont eu lieu à Varsovie et à Kielce, auxquelles ont souvent participé des personnalités politiques d’extrême droite et des figures glorifiant la violence extrémiste.
- Violences contre les migrants, les réfugiés et les manifestants antifascistes
Ces évolutions, explique le Dr Tatar, ont été amplifiées par des discours politiques présentant les migrants comme une menace pour l’ordre social, la sécurité de l’emploi et l’identité nationale. Grâce à un suivi et une documentation minutieux, le projet NEVER AGAIN met en lumière ces tendances et fournit des données essentielles pour le plaidoyer et les recommandations politiques.
Elle a également abordé les dynamiques sociétales, soulignant que les discours haineux trouvent un écho particulier car ils exploitent des préjugés historiques, la peur et la tendance humaine à chercher des boucs émissaires. L’éducation, l’éducation aux médias et l’engagement civique sont essentiels pour s’attaquer à ces causes profondes, en complément des interventions juridiques et politiques.
Perspectives comparatives : Leçons tirées de l’expérience transfrontalière
Plusieurs constats comparatifs sont ressortis de l’ensemble des présentations :
- Les discours haineux sont rarement un phénomène isolé ; ils interagissent avec les agendas politiques, les récits sociaux et les préjugés historiques.
- Les conséquences sont tangibles, allant de la violence interpersonnelle à la persécution systémique, voire au génocide.
- Les interventions à plusieurs niveaux, l’éducation, le suivi, le plaidoyer et la coopération internationale sont les plus efficaces.
- L’engagement des jeunes et la maîtrise du numérique sont essentiels pour renforcer la résilience des communautés, d’autant plus que les plateformes en ligne amplifient les discours haineux et la désinformation.
- Les survivants et les communautés touchées doivent être au cœur des réponses, afin que les interventions soient fondées sur l’expérience vécue et les connaissances locales.
La session a démontré que, malgré des contextes différents, les schémas et les stratégies des discours haineux sont étonnamment similaires d’un continent à l’autre, soulignant la nécessité de réponses coordonnées, éclairées et proactives.