Entretiens

Les condamnations pour terrorisme doivent céder le pas aux droits de l’homme : avis d’experts juridiques sur l’arrêt Yalçınkaya

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Dr Sanna Elfving (droite)

Sanna Elfving est maître de conférences à la faculté de droit de Lincoln (Université de Lincoln, Royaume-Uni). Ses recherches portent sur le droit de l’Union européenne et la Convention européenne des droits de l’homme. Elle a publié, en collaboration, un ouvrage collectif intitulé « Gender and the Court of Justice of the European Union » (Routledge, 2018). Elle travaille actuellement à une monographie qui analyse la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme à travers le prisme des perspectives queer et féministes, notamment en matière de vie familiale, de regroupement familial et d’asile. Sanna a été élue responsable de la section « Droit de l’UE et de la concurrence » de la Society of Legal Scholars (2023-2026). Elle est également membre de l’action COST « Dynamiques familiales transnationales en Europe » (2022-2026).

Dr Chloë Gilgan (gauche)

Chloë Gilgan est maître de conférences en droit à l’Université de Lincoln. Elle a effectué un post-doctorat financé par l’ESRC à la faculté de droit de l’Université de York, où elle a soutenu sa thèse de doctorat, également financée par l’ESRC, en 2019 au Centre pour les droits humains appliqués. Titulaire d’un doctorat en droit (JD) de la New York Law School et membre du barreau de l’État de New York, elle est également diplômée de Barnard College (Université Columbia). Ses travaux de recherche ont été présentés lors de plus de 20 conférences nationales et internationales, et ont fait l’objet de publications dans des revues académiques, des blogs et dans le cadre d’un mémoire présenté à la commission parlementaire des affaires étrangères du Royaume-Uni.

Interviewer : Bonjour à tous et bienvenue. Aujourd’hui, nous allons parler de l’arrêt Yalçınkaya de la CEDH. Nous avons le plaisir d’accueillir Sanna Elfing et Chloë McRae Gilgan, toutes deux maîtres de conférences à la faculté de droit de l’Université de Lincoln.

Mmes Elfing et Gilgan : Merci.

Interviewer : Pourriez-vous vous présenter brièvement à l’intention des auditeurs qui ne vous connaissent pas encore ?

Mme Gilgan : Bien sûr. Je suis Chloë McRae Gilgan et je suis ravie d’avoir contribué à cette note d’information. Comme vous l’avez dit, je suis maître de conférences à l’Université de Lincoln, spécialisée en droit international des droits de l’homme.

Mme Elfing : Bonjour à tous. Je m’appelle Sanna Elfing. Je suis également maître de conférences à la faculté de droit de l’Université de Lincoln, spécialisée en droit de la Cour européenne des droits de l’homme et en droit de l’Union européenne.

Interviewer : Merci. On a beaucoup parlé de l’arrêt Yalçınkaya. De quoi s’agit-il exactement et pourquoi est-il si important ?

Mme Gilgan : Je réponds volontiers à la première question, car je pense que Sanna sera très bien placée pour commenter certains aspects plus détaillés. Globalement, cet arrêt est fondamental pour deux raisons principales : le fond et l’impact. Premièrement, sur le fond, la Cour a véritablement défendu les droits humains en affirmant clairement que les libertés individuelles doivent être mieux équilibrées avec la sécurité nationale et que cette dernière ne saurait primer sur les droits humains, même en cas d’urgence politique. L’arrêt de la Cour a marqué un tournant, notamment concernant les condamnations liées au mouvement Gülen en Turquie.

Le jugement a mis en lumière des violations systémiques des droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme, en particulier l’article 7, qui consacre le principe « pas de crime sans peine », et l’article 6, qui garantit le droit à un procès équitable. Deuxièmement, sur l’impact, cela signifie que des milliers d’affaires similaires sont susceptibles d’aboutir également à des constats de violations illégales des droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme. Au moment du jugement, le rôle du tribunal comptait environ 8 000 requêtes concernant des griefs similaires relatifs au droit à un procès équitable et au principe de non-discrimination. Cette décision aura un impact considérable sur les personnes déjà condamnées à tort pour les mêmes motifs, ainsi que sur celles qui n’ont pas encore été poursuivies.

Interviewer : Merci. Vous avez mentionné Bylock. De quoi s’agit-il exactement, et comment la Turquie a-t-elle violé la Convention concernant le traitement des preuves Bylock comme éléments de preuve d’activités terroristes ?

Mme Elfving : Bylock est une application de messagerie cryptée que les autorités turques considéraient comme liée au mouvement Gülen. Toute personne l’utilisant était potentiellement suspectée de ces infractions. Le mouvement Gülen était soupçonné d’être à l’origine de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, car certains de ses membres auraient infiltré les forces armées turques. Le tribunal a constaté une violation de l’article 7 (pas de peine sans loi) et de l’article 6 (droit à un procès équitable), car le simple fait que des individus utilisaient l’application Bylock a été utilisé de manière abusive comme preuve d’intention et de commission d’actes terroristes.

Cela constitue une violation de l’article 6, car le recours excessif aux cas Bylock comme indicateur d’intention et de comportement criminels s’est fait indépendamment de tout contenu incriminant. Les individus pouvaient envoyer n’importe quel type de messages sur Bylock, pas nécessairement liés à des actes de terrorisme. Le problème réside dans le fait que ces messages ont été utilisés contre des personnes sans que leur contenu réel soit examiné.

Interviewer : Pour revenir sur le principe de « pas de peine sans loi », de quoi s’agit-il exactement, et comment le tribunal a-t-il conclu que la Turquie avait violé cet article 7 ?

Mme Elfving : L’article 7 protège les droits des individus contre les poursuites abusives. En l’espèce, les autorités turques, confrontées aux conséquences d’une tentative de coup d’État, ont utilisé l’état d’urgence pour violer l’article 7. Bien que la Convention européenne des droits de l’homme autorise des dérogations en cas de guerre ou d’autre situation d’urgence publique, elle interdit explicitement toute dérogation à l’article 7.

L’article 7 exige que l’infraction soit clairement définie par le droit écrit et non écrit. Par exemple, la législation et la jurisprudence doivent être claires pour l’accusé afin qu’il sache qu’une activité peut donner lieu à des poursuites. Il exige également que la responsabilité personnelle soit établie, c’est-à-dire qu’il doit exister une intention manifeste de commettre une infraction. En l’espèce, le droit turc était insuffisant pour retenir la simple utilisation du pistolet Bylock comme preuve, car le tribunal turc n’a pas établi tous les éléments constitutifs de l’infraction, notamment l’intention requise.

Les tribunaux turcs ont assimilé la simple utilisation du pistolet Bylock à l’appartenance, en toute connaissance de cause et de plein gré, à une organisation terroriste armée. Par conséquent, des condamnations ont été prononcées sans que tous les éléments constitutifs de l’infraction soient établis, violant ainsi le principe de légalité et de prévisibilité au cœur de l’article 7. Aucune autre preuve ne venait étayer la présomption de culpabilité, car le contenu des messages ou l’identité de l’auteur ne permettaient pas d’établir la culpabilité.

Les fils avec lesquels les échanges ont eu lieu n’ont pas été pris en compte.

Intervieweur : Serait-il exact de dire que le tribunal turc n’a jamais identifié ni établi les éléments constitutifs, mentaux ou matériels, d’une infraction et a considéré que le simple fait que M. Yalçınkaya aurait téléchargé cette application de messagerie suffisait à le condamner pour infraction terroriste ? Ce résumé est-il fidèle ?

Mme Elfving : Oui. Les juridictions nationales ont également indiqué avoir pris en compte son appartenance à une association éducative et professionnelle ainsi que son compte bancaire auprès d’une banque spécifique, mais ont nié que ces éléments soient déterminants. De ce fait, la simple utilisation de l’application est restée le principal indice de commission d’un acte terroriste.

Mme Gilgan : Absolument. Cela nous amène à la question suivante concernant le droit du requérant à un procès équitable. Le tribunal a constaté une violation de l’article 6, car les garanties offertes à M. Yalçınkaya étaient insuffisantes pour lui permettre de contester véritablement les preuves à charge et d’assurer efficacement sa défense. Les données brutes de Bylock, collectées par les services de renseignement, n’ont pas été communiquées à M. Yalçınkaya, l’empêchant ainsi de contester la validité des conclusions qui en avaient été tirées. Les tribunaux turcs ont également refusé de soumettre ces données à un examen et une vérification indépendants, ce qui soulève des inquiétudes quant à leur fiabilité et à la procédure.

Intervieweur : Le tribunal a mis en lumière certains problèmes systémiques concernant les condamnations fondées sur la législation antiterroriste turque. Quels types de problèmes systémiques avez-vous identifiés à cet égard ?

Mme Elfving : Ce jugement pourrait avoir des répercussions au-delà des frontières de la Turquie, car d’autres pays ont été critiqués pour l’application excessive de lois antiterroristes. La décision rendue en vertu de l’article 46 oblige la Turquie à remédier au recours systématique et excessif à l’application Bylock comme indicateur d’intention et de comportement criminels. Il est probable que des milliers d’affaires en cours aboutissent à des conclusions similaires. Le Parlement européen et d’autres instances ont souligné les problèmes liés au bilan de la Turquie en matière de droits humains, révélant une politique délibérée et systémique de répression des voix critiques.

L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a lancé une procédure de suivi pour remédier à ces graves violations, et la Commission de Venise s’est dite préoccupée par l’érosion de l’État de droit et de l’indépendance de la justice en Turquie.

Interviewer : Madame Gilgan, souhaiteriez-vous ajouter quelque chose aux propos de Madame Elfving ?

Mme Gilgan : Oui, cela nous amène à la question essentielle des mesures que la Turquie doit prendre pour se conformer pleinement à la décision. L’article 46 de la Convention européenne des droits de l’homme a force de loi en Turquie, et les traités internationaux relatifs aux droits de l’homme doivent primer sur le droit national. La Turquie doit appliquer l’arrêt afin d’éviter une détérioration de ses relations avec le Conseil de l’Europe.

La Turquie doit clarifier les éléments constitutifs de l’infraction terroriste, cesser d’utiliser l’arrêt Bylock comme indicateur d’intention criminelle, organiser de nouveaux procès pour les personnes condamnées sur la base de cet arrêt sans autres preuves substantielles, divulguer les données électroniques utilisées contre les accusés, garantir la fiabilité de ces données et s’attaquer aux problèmes systémiques à l’origine de ses violations persistantes des droits de l’homme. Le renforcement des institutions démocratiques, notamment d’un pouvoir judiciaire indépendant, et la réforme des lois antiterroristes, actuellement trop vagues, sont des mesures essentielles.

Interviewer : Merci beaucoup d’être avec nous aujourd’hui, docteures Sanna Elfing et Chloë McRae Gilgan. Comme vous l’avez dit, il s’agit d’une affaire capitale, et nous continuerons de suivre de près les mesures prises pour garantir l’application de ce jugement crucial.

Mmes Elfing et Gilgan : Merci.

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