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Égalité des sexes ou équité ? Comprendre la différence et son importance

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Ahsen Ayhan

Lorsqu’on aborde la question de la justice de genre, deux termes reviennent fréquemment : égalité des genres et équité. Bien qu’ils soient souvent employés indifféremment, ces concepts ne sont pas identiques, et il est essentiel de bien comprendre la distinction entre eux pour élaborer des politiques justes et efficaces. Dans cet article, nous explorons les différences analytiques entre égalité et équité, leur importance et la manière dont la théorie féministe s’est appropriée ce débat.

Définition de l’égalité des sexes et de l’équité entre les sexes

L’égalité des genres désigne la situation dans laquelle les personnes de tous genres ont des droits, des responsabilités et des opportunités égaux. Elle suppose l’égalité des chances et exige un traitement identique pour tous, indépendamment de l’identité de genre. Les Nations Unies définissent l’égalité des genres comme un principe fondamental des droits humains qui garantit à chacun la possibilité de réaliser pleinement son potentiel sans être entravé par une discrimination fondée sur le genre (ONU Femmes, 2020).

L’équité de genre, quant à elle, reconnaît que des barrières systémiques – historiques, sociales, culturelles et institutionnelles – empêchent les personnes appartenant aux genres marginalisés d’accéder aux mêmes opportunités. Par conséquent, l’équité implique un traitement juste, grâce à la mise à disposition de ressources ou d’un soutien adaptés aux besoins spécifiques de chacun. L’équité vise à garantir la justice dans les résultats, et non seulement dans les procédures. Comme le souligne l’Organisation mondiale de la Santé (2011), l’équité « tient compte des différences d’expérience vécue qui influencent la manière dont les individus peuvent bénéficier des mêmes résultats ».

L’universitaire Amina Wadud propose une perspective complémentaire, soulignant que l’égalité ne se résume pas à l’uniformité, mais qu’elle est la dignité dans la différence. Elle écrit :

« L’égalité n’est pas l’uniformité ; c’est l’honneur et la dignité au sein de nos contextes locaux distincts, de nos réalités vécues et de nos différences. » (Wadud, 2023)

Pourquoi cette distinction est importante

Traiter tout le monde de la même manière ne garantit pas toujours l’équité. Prenons l’exemple d’une politique d’entreprise qui offre un congé parental identique à tous les employés, sans distinction de sexe. Si cette mesure peut sembler égalitaire, elle ignore les rôles de genre existants et la charge disproportionnée des soins qui pèse souvent sur les femmes. L’équité, dans ce cas, impliquerait de soutenir les femmes par des ressources supplémentaires ou de restructurer les politiques de congés afin de refléter la répartition inégale des tâches domestiques.

Les chercheuses féministes critiquent depuis longtemps la notion d’égalité formelle qui ne prend pas en compte les déséquilibres structurels de pouvoir. Joan Acker (1992) a notamment démontré que les structures organisationnelles, bien que souvent neutres, sont en réalité profondément genrées et renforcent la domination masculine. Dans de tels contextes, l’« égalité de traitement » perpétue souvent les inégalités.

Wadud ajoute que même lorsque des cadres juridiques promettent la justice, ces promesses restent vaines si les femmes ne la vivent pas concrètement. Elle affirme :

« La réalité vécue devient le principal critère de compréhension de la justice. Elle privilégie le contexte à la théorie. » (Wadud, 2023)

Contexte historique : L’égalité formelle et ses mécontentements

La critique de l’égalité formelle a émergé avec force lors de la deuxième vague du féminisme, notamment à travers les travaux de théoriciennes du droit et de la politique. Catharine MacKinnon (1987) a soutenu que l’égalité en droit présuppose souvent une norme masculine, les femmes étant traitées comme des hommes au lieu de s’attaquer aux désavantages spécifiques auxquels elles sont confrontées. Elle écrit : « Traiter les hommes et les femmes de la même manière n’est efficace que s’ils sont identiques sur les points pertinents. Dans le cas contraire, l’égalité de traitement contribue à perpétuer les inégalités. »

De même, bell hooks (2000) a souligné la nécessité d’un féminisme axé sur la justice qui prenne en compte l’interaction entre la race, la classe et le genre. L’équité nous permet de constater que certaines femmes, notamment celles issues de communautés marginalisées, ont besoin de différents types de soutien pour atteindre des objectifs similaires.

Études de cas : Égalité vs équité en pratique

Prenons l’exemple de l’éducation. L’égalité des sexes impliquerait de fournir à tous les élèves les mêmes manuels scolaires et les mêmes opportunités. L’équité entre les sexes consisterait à identifier les raisons pour lesquelles les filles de certaines régions abandonnent leurs études plus tôt – peut-être en raison de la stigmatisation des menstruations ou de l’insécurité des transports – et à concevoir des politiques qui lèvent ces obstacles.

En matière de santé, l’égalité garantirait aux hommes et aux femmes l’accès aux mêmes services. L’équité reconnaîtrait que les femmes peuvent avoir besoin de services de santé reproductive supplémentaires et que les personnes transgenres peuvent nécessiter des soins d’affirmation de genre. Comme le soulignent Annandale et Hunt (2000), un système de santé sensible au genre doit aller au-delà d’une offre uniforme et prendre en compte les expériences vécues et les inégalités en matière de santé.

L’intersectionnalité et la lutte pour l’équité

La théorie de l’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw (1991) plaide fortement en faveur de l’équité plutôt que de la simple égalité. Elle démontre comment les personnes se trouvant à l’intersection de la race, du genre, de la classe sociale et d’autres identités subissent une discrimination cumulée. Une approche fondée sur l’égalité risque de passer à côté de ces injustices croisées, tandis que l’équité vise explicitement à les corriger.

Crenshaw écrit : « Si vous êtes confronté à de multiples formes d’exclusion, l’égalité dans un seul domaine ne vous en sortira pas.» L’équité, en revanche, prend en compte le contexte dans son ensemble.

Wadud souligne que les cadres féministes dominants négligent souvent la spécificité culturelle et spatiale :

« Je n’ai pas permis alors, et je ne permets toujours pas, que la localisation des autres marginalise mon identité, quelles que soient les stéréotypes dominants. » (Wadud, 2023)

Critiques de l’équité : existe-t-il un risque de traitement inégal ?

Certains critiques affirment que les approches fondées sur l’équité risquent d’introduire des avantages injustes. Ils mettent en garde contre le fait qu’en compensant les désavantages, l’équité puisse involontairement renforcer un sentiment de victimisation ou introduire de nouveaux préjugés.

Cependant, les défenseurs de l’équité soutiennent que son but n’est pas d’offrir des avantages permanents, mais d’instaurer l’égalité des chances. L’équité vise à supprimer les barrières structurelles afin que chacun puisse partir d’une situation juste. Comme le souligne Iris Marion Young (1990), la justice exige non seulement une redistribution, mais aussi la transformation des normes institutionnelles qui perpétuent les inégalités.

Vers une synthèse : l’équité comme voie vers une égalité réelle

Plutôt que de considérer l’égalité et l’équité comme des principes concurrents, de nombreuses chercheuses féministes et spécialistes de la justice sociale préconisent un modèle intégré qui perçoit l’équité comme un outil essentiel pour parvenir à une véritable égalité. Autrement dit, l’équité n’est pas un compromis avec l’égalité ; elle en est la stratégie la plus efficace. Ce passage d’une égalité formelle à une égalité réelle souligne que l’égalité de traitement ne garantit pas toujours des résultats justes.

Catharine MacKinnon (1987) critique les approches formelles de l’égalité en montrant comment les systèmes juridiques appliquent souvent une norme prétendument neutre qui masque des normes centrées sur les hommes. Comme elle l’explique, « la norme masculine devient la norme de ce qui est humain, et les femmes sont évaluées et traitées en conséquence ». Ceci illustre comment l’égalité de traitement dans un cadre biaisé peut renforcer les inégalités existantes. L’équité exige donc une adaptation des normes elles-mêmes afin de garantir un accès et une participation réels pour toutes et tous.

Nancy Fraser (1997) propose un double cadre pour la justice, préconisant l’intégration de la « politique de redistribution » et de la « politique de reconnaissance ». La redistribution s’attaque aux inégalités matérielles par le biais de réformes économiques, tandis que la reconnaissance cible les injustices culturelles et symboliques. Fraser souligne que, sans une approche conjointe, les efforts en faveur de l’égalité restent incomplets : « Ni la redistribution ni la reconnaissance, prises isolément, ne suffisent ; seule leur combinaison permet de remédier pleinement à l’ensemble des injustices. »

Par ailleurs, Iris Marion Young (1990) met en garde contre le risque, pour les politiques axées uniquement sur l’uniformisation ou l’assimilation, d’effacer les différences. Elle propose un modèle de solidarité différenciée qui prend en compte les besoins spécifiques des groupes sans pour autant tomber dans l’essentialisme. Dans cette perspective, l’équité offre une voie pragmatique et éthiquement fondée vers l’égalité en reconnaissant la diversité tout en supprimant les barrières structurelles.

Conclusion : L’avenir est équitable

Le débat sur l’égalité des genres est incomplet sans la notion d’équité. Si l’égalité offre une vision séduisante de la justice, l’équité fournit les outils concrets pour y parvenir. En matière de politiques publiques, d’éducation, de santé et au-delà, une approche équitable est essentielle pour démanteler les barrières systémiques et instaurer un changement significatif.

La théorie féministe nous rappelle que traiter les gens de manière égale ne signifie pas toujours les traiter équitablement. Si nous voulons la justice, nous devons partir de la situation actuelle des personnes, et non pas seulement de l’état dans lequel nous espérons qu’elles se trouveront. En bref, l’équité n’est pas un détour par rapport à l’égalité ; c’est le chemin qui y mène.

Références

Acker, J. (1992). From sex roles to gendered institutions. Contemporary Sociology, 21(5), 565–569.

Annandale, E., & Hunt, K. (2000). Gender inequalities in health. Open University Press.

Crenshaw, K. (1991). Mapping the margins: Intersectionality, identity politics, and violence against women of color. Stanford Law Review, 43(6), 1241–1299.

Fraser, N. (1997). Justice Interruptus: Critical Reflections on the “Postsocialist” Condition. Routledge.

hooks, b. (2000). Feminism Is for Everybody: Passionate Politics. South End Press.

MacKinnon, C. A. (1987). Feminism Unmodified: Discourses on Life and Law. Harvard University Press.

UN Women. (2020). Gender equality: What it is and why it matters. https://www.unwomen.org/en/news/in-focus/csw

World Health Organization. (2011). Gender mainstreaming for health managers: A practical approach. https://www.who.int/publications/i/item/gender-mainstreaming-manual

Wadud, A. (2023). Feminizmin Yerelleşmesi [Localization of Feminism]. In Musawah Papers & Presentations.

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