Freedom House a publié cette semaine son rapport Freedom on the Net 2026, qui couvre la période de juin 2025 à mai 2026. La liberté sur Internet a reculé dans le monde pour la seizième année consécutive. Sur les trente-huit pays évalués, la situation s’est dégradée dans seize et améliorée dans huit.
La Turquie obtient un score de 31 sur 100 et figure dans la catégorie « Non libre ». Ce résultat est inchangé par rapport à l’année précédente et se situe trente-cinq points en-dessous du deuxième score le plus bas de la région Europe. L’Estonie obtient 91, la France et le Royaume-Uni 75, la Hongrie 69 et la Serbie 66. La moyenne régionale hors Turquie est de 75.
Les trois composantes du classement en disent davantage que le total. Pour les obstacles à l’accès, la Turquie obtient 14 sur 25. Pour les restrictions de contenu, 10 sur 35. Pour les violations des droits des internautes — la rubrique qui couvre les poursuites judiciaires, la surveillance, les sanctions pénales visant l’expression et les violences contre les personnes qui s’expriment —, elle obtient 7 sur 40.
Deux indicateurs ont évolué cette année, dans des directions opposées. Le score relatif aux infrastructures a progressé d’un point, car les connexions endommagées lors des séismes de 2023 ont été en grande partie rétablies. Celui relatif à l’intimidation et aux violences a perdu un point, selon Freedom House, « en raison d’une recrudescence du harcèlement et des agressions physiques contre les journalistes en ligne ». Le journaliste Hakkı Sağlam a été agressé à Eskişehir en janvier 2026. L’éditeur Nafiz Koca a été blessé par balle à Elazığ en octobre 2025. Le score de la Turquie est resté stable parce que la réparation des câbles a compensé les attaques contre les journalistes.
Freedom House relève que les réseaux sociaux ont subi des ralentissements lors de manifestations de l’opposition, que les autorités ont émis des dizaines d’ordres de blocage de sites et de suppression de contenus, que des journalistes, des militants et de simples internautes ont fait l’objet de poursuites pénales pour leurs publications, et que des réseaux de trolls progouvernementaux ont amplifié la désinformation.
La version abrégée du rapport ne fournit aucun chiffre pour la Turquie. D’autres sources le font.
L’Association pour la liberté d’expression, par l’intermédiaire de son projet EngelliWeb, a recensé au moins 1 270 comptes X bloqués en Turquie pour le seul mois de septembre 2026. Sur l’ensemble de l’année 2025, ce chiffre était de 995. Un seul mois a dépassé le total de l’année précédente de 275 comptes. Environ neuf comptes sur dix ont été rendus inaccessibles dans le pays par la plateforme elle-même.
İFÖD a pu établir le fondement juridique de 115 de ces 1 270 blocages : neuf décisions et une seule lettre de demande. Pour les 1 155 autres, elle n’a pas pu le faire. Les décisions n’ont pas été publiées et n’ont pas été notifiées aux personnes dont les comptes avaient été bloqués. Pour 91 % des blocages du mois, aucun motif juridique n’est accessible.
Parmi les comptes bloqués figuraient ceux de journalistes et de médias, d’organisations LGBTI+ et de défense des droits des femmes, de défenseurs des droits humains, d’universitaires et d’économistes. Parmi les motifs qu’İFÖD a pu identifier figuraient des enquêtes visant le mouvement Gülen, les communautés Tevhid et Furkan, ainsi que l’affaire Alihan Kuriş — l’enquête financière visant la communauté Süleymanlı, dans laquelle dix-neuf personnes supplémentaires ont été placées en détention provisoire cette semaine.
Le 1er octobre, le compte d’EngelliWeb a été bloqué. X lui a indiqué que l’ordre émanait de la présidence de la cybersécurité, sur le fondement de l’article 8/A de la loi nº 5651, la disposition d’urgence qui impose une exécution dans un délai de quatre heures. Le projet qui documente la censure d’Internet en Turquie a été censuré par l’organisme qui en assure désormais la mise en œuvre.
Le principal constat structurel du rapport porte sur un autre sujet, dans lequel la Turquie apparaît également.
La vérification de l’âge — les lois imposant aux plateformes de contrôler l’âge de leurs utilisateurs — se propage plus rapidement que toute autre réglementation d’Internet depuis des années. En juin 2026, dix des trente-huit pays évalués avaient proposé, adopté ou mis en œuvre de telles lois. L’interdiction australienne visant les moins de 16 ans, la première du genre, est entrée en vigueur en décembre 2025 ; environ cinq millions de comptes ont été supprimés, et 85 % des moins de 16 ans interrogés ont déclaré continuer malgré tout à utiliser les réseaux sociaux. Une fuite de données chez un prestataire de Discord, en octobre 2025, pourrait avoir exposé 70 000 photographies de pièces d’identité officielles fournies pour contester une décision relative à l’âge.
Le Parlement turc a adopté en avril 2026 un texte qui interdirait les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Son adoption définitive n’était pas achevée à la fin de la période couverte par le rapport. Sa particularité tient au mécanisme prévu : le contrôle de l’âge passerait exclusivement par e-Devlet, le portail d’identité numérique de l’État. Chaque compte de réseau social du pays serait ainsi rattaché à une identité réelle détenue par l’État.
L’analyse de Freedom House mérite d’être citée intégralement, tant elle est directe pour un organisme dont la mission est d’évaluer plutôt que de mener campagne : en Turquie, les personnes « sont régulièrement arrêtées et emprisonnées pour leurs propos en ligne, en particulier lorsqu’elles critiquent le président Recep Tayyip Erdoğan, et le dispositif de vérification de l’âge proposé via e-Devlet présente des risques importants pour les citoyens turcs qui se tournent vers Internet pour discuter des problèmes de leur pays. »
Le rapport place ce passage juste à côté de son analyse de la Chine, où le Parti communiste invoque la protection de l’enfance depuis au moins 2012 pour imposer l’inscription sous une identité réelle.
Un gouvernement qui a bloqué plus d’un millier de comptes en un mois, sans pouvoir ou vouloir fournir de motif pour neuf sur dix d’entre eux, s’apprête à exiger de chaque internaute du pays qu’il se connecte au moyen d’une identité délivrée par l’État.
Sources
1- Freedom House, Freedom on the Net 2026: Seismic Shifts on the Global Internet, by Kian Vesteinsson, coverage period 1 June 2025 – 31 May 2026: https://freedomhouse.org/report/freedom-net/2026/seismic-shifts-global-internet
2- Freedom House, Türkiye country report, Freedom on the Net 2026: https://freedomhouse.org/country/turkey/freedom-net/2026