Ce rapport examine la saisie d’actifs à motivation politique en Turquie à travers le cas du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu. Suite à son arrestation en 2025 pour des accusations controversées incluant corruption et terrorisme, le Fonds turc de garantie des dépôts (TMSF) a été désigné administrateur de 24 sociétés, dont İmamoğlu Construction Inc. Le rapport replace cette situation dans un contexte plus large, sur une période de 14 ans, durant lequel 1 371 sociétés – initialement liées au mouvement Gülen – ont été saisies sous des prétextes similaires. Il souligne la politisation du système judiciaire turc depuis 2010, les tribunaux et les mécanismes juridiques étant de plus en plus utilisés pour cibler les dissidents et transférer leurs actifs à des personnes proches du parti au pouvoir, l’AKP. Le rapport détaille les irrégularités de procédure, le manque d’indépendance de la justice et la nomination d’administrateurs ayant des liens politiques, ainsi que le déclin financier et la vente à prix bradés des sociétés saisies. Le rapport soutient que l’affaire İmamoğlu marque un tournant, révélant la vulnérabilité de même des figures de l’opposition traditionnelle. Il conclut que ces pratiques portent gravement atteinte à l’État de droit, aux droits de propriété et à la stabilité du marché en Turquie, et appelle à un renforcement du contrôle national et international.
INTRODUCTION
Avec l’affaiblissement des institutions démocratiques en Turquie, la pression politique exercée contre les dissidents s’est systématiquement étendue au-delà des droits fondamentaux tels que la liberté d’expression, de réunion et de manifestation, pour toucher aux droits économiques et au droit de propriété. Surtout depuis le tournant autoritaire amorcé après 2010, la politisation du système judiciaire, l’instrumentalisation des mécanismes juridiques pour réprimer l’opposition et la reconversion des institutions étatiques à des fins politiques ont conduit à l’emprisonnement de milliers de personnes et à la saisie de dizaines de milliers d’entreprises.
Ce rapport analyse le processus de saisie systématique des avoirs des dissidents politiques sous le gouvernement du président AKP. Initialement ciblée sur les affiliés du mouvement Gülen et les institutions apparentées, cette pratique s’est depuis étendue à des personnalités politiques de premier plan, comme le maire d’Istanbul et figure de proue du CHP, Ekrem İmamoğlu. La nomination d’administrateurs judiciaires à la tête de 24 entreprises, dont İmamoğlu Construction Inc., démontre que l’objectif n’est pas seulement la punition, mais aussi le transfert du pouvoir économique des figures de l’opposition vers les proches du parti au pouvoir.
Le rapport détaille comment les décisions judiciaires se sont écartées des cadres constitutionnels et juridiques, la structure des tribunaux pénaux de paix (Sulh Ceza Hakimlikleri, fondés après 2014), la politisation du Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (TMSF), les irrégularités de procédure dans la nomination des administrateurs, les mécanismes de confiscation des actifs, les transferts au Fonds souverain turc et la manière dont ces sociétés ont été réorientées à des fins de levier politique et économique, le tout étayé par des exemples et des sources nationales et internationales.
L’AFFAIRE EKREM İMAMOĞLU ET LA NOMINATION DE SDIF (TMSF) EN TANT QUE FIDUCIAIRE D’İMAMOĞLU CONSTRUCTION INC.
Ekrem İmamoğlu, maire de la municipalité métropolitaine d’Istanbul et figure emblématique du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), s’est imposé comme l’un des plus sérieux rivaux politiques du président Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir depuis plus de vingt ans. Sa victoire aux élections municipales d’Istanbul de 2019 – après l’annulation controversée du premier tour – a été perçue comme un véritable séisme politique. Istanbul, qui compte plus de 15 millions d’habitants et constitue le moteur économique de la Turquie, était gouvernée depuis 25 ans par le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan et ses prédécesseurs. La victoire d’İmamoğlu revêtait non seulement une forte valeur symbolique, mais offrait également à l’opposition une base de pouvoir inédite dans un État dominé par l’exécutif.
Depuis, İmamoğlu fait face à de nombreuses pressions juridiques et politiques. En 2022, il fut condamné à plus de deux ans de prison et interdit d’exercer toute fonction politique suite à des propos tenus à l’encontre du Conseil électoral suprême (YSK). Nombreux furent ceux qui y virent une manœuvre d’intimidation judiciaire visant à l’écarter de toute candidature à la présidence. Cependant, sous le régime de plus en plus répressif du gouvernement de l’AKP, les pressions exercées sur İmamoğlu ne s’arrêtèrent pas là.
Le 19 mars 2025, Ekrem İmamoğlu et 101 personnes furent arrêtés dans le cadre d’une vaste opération. İmamoğlu était accusé d’avoir créé et dirigé une organisation criminelle, de corruption, de trucage d’appels d’offres, de collecte illégale de données et de collaboration avec une organisation terroriste[1].
Le 23 mars 2025, le tribunal correctionnel d’Istanbul émit un mandat d’arrêt formel à l’encontre d’İmamoğlu, pour « création et direction d’une organisation criminelle », « corruption », « trucage d’appels d’offres » et « traitement illégal de données personnelles ». Le même jour, le ministère de l’Intérieur l’a suspendu de ses fonctions de maire d’Istanbul[2].
L’arrestation d’İmamoğlu, survenue peu après les élections locales, a bouleversé le paysage politique turc et suscité une vive attention internationale. Elle n’a pas été perçue comme une simple enquête pour corruption, mais comme un tournant remettant en question l’attachement de la Turquie à l’État de droit et aux valeurs démocratiques.
Suite à son arrestation, des milliers de personnes à travers la Turquie, et notamment à Istanbul, ont manifesté dans les rues. La police est intervenue et a procédé à des centaines d’arrestations. Des organisations de la société civile et des barreaux ont qualifié le processus de « politique et non légal ». Le président du CHP, Özgür Özel, a qualifié l’arrestation de « coup d’État » et a appelé à des élections anticipées. Le Conseil de l’Europe, Human Rights Watch et des membres du Parlement européen ont également publié des déclarations condamnant cette mesure, la jugeant contraire à la volonté populaire et à l’État de droit.
NOMINATIONS D’ADMINISTRATEURS DANS 24 SOCIÉTÉS DANS LE CONTEXTE DE L’ENQUÊTE İMAMOĞLU
Le gouvernement de l’AKP ne s’est pas arrêté à l’arrestation d’İmamoğlu. Sous l’influence de tribunaux contrôlés par le pouvoir, le SDIF (TMSF) a été désigné comme administrateur de 24 sociétés[3] liées à 101 personnes dans le cadre de l’enquête pour corruption et terrorisme visant la municipalité métropolitaine d’Istanbul (IMM). Parmi ces sociétés figuraient l’entreprise familiale d’İmamoğlu, İmamoğlu Construction Inc., ainsi que Nuhoğlu Construction, Asoy Construction et Karsal Örme Inc. Le Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (TMSF) a été désigné comme administrateur des 24 sociétés par décision de justice.

L’arrestation de la figure de proue de l’opposition turque, le maire d’Istanbul, et la saisie de l’entreprise familiale par la nomination d’un administrateur contrôlé par le gouvernement ont été perçues comme une nouvelle preuve de la manière dont les institutions judiciaires et étatiques, sous le gouvernement de l’AKP, sont instrumentalisées contre les dissidents politiques.
Ce rapport examinera en détail comment, à travers l’affaire Ekrem İmamoğlu, le cadre juridique et le système judiciaire turcs ont été remodelés sous le gouvernement de l’AKP afin de museler la dissidence et d’exproprier les acteurs économiques de l’opposition. Il explorera comment les mécanismes juridiques, les institutions publiques et les pouvoirs administratifs ont été instrumentalisés pour faciliter l’épuration politique et économique des rivaux.
RÉACTIONS SUITE À LA NOMINATION DE TMSF EN TANT QUE FIDUCIAIRE D’İMAMOĞLU CONSTRUCTION INC. ET DE 24 AUTRES SOCIÉTÉS
Suite aux enquêtes pour terrorisme et corruption à motivation politique visant le maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, TMSF (SDIF) a été nommé administrateur de 24 sociétés, dont İmamoğlu Construction Inc.
En réaction à cette décision, Hasan İmamoğlu, fondateur d’İmamoğlu Construction et père d’Ekrem İmamoğlu, a exprimé sa tristesse : « Je suis profondément attristé. J’ai fondé cette entreprise en 1968 et je m’y suis consacré corps et âme depuis. L’État a décidé de la saisir. Nous sommes fermés depuis le 23. Un groupe de sept ou huit personnes est venu nous rendre visite. J’aurais beaucoup à dire, mais je suis trop bouleversé. J’ai des impôts à payer et de l’argent, mais je ne peux pas payer mes impôts car je ne peux pas exercer mon activité. J’ai des biens immobiliers que j’essaie de vendre depuis des jours, mais en vain.» (Source : halktv.com.tr, 12 avril 2025) [4].
Suite à la nomination du mandataire, le journaliste Deniz Zeyrek a commenté : « Il ne manque plus qu’une enquête. Demain, ils pourraient saisir Koç, Eczacıbaşı, voire Ülker. Je demande à Mehmet Şimşek : vous êtes citoyen britannique – si votre entreprise est saisie, appellerez-vous le roi d’Angleterre ? [5] »
Le vice-président du groupe parlementaire du CHP et député de Mersin, Ali Mahir Başarır, a également réagi avec force : « Malheureusement, la mentalité qui cachait de l’argent dans des boîtes à chaussures et demandait « Avez-vous tout effacé ? » (en référence aux grandes opérations de corruption menées en 2013 contre des ministres de l’AKP) consiste maintenant à saisir des entreprises que des personnes innocentes ont mis des années à construire. [6] »
Le journaliste Timur Soykan, qui a examiné la procédure de nomination des administrateurs judiciaires visant les sociétés d’İmamoğlu et d’autres personnes détenues avec lui, a mis en évidence d’importantes irrégularités dans la décision du 4e tribunal correctionnel d’Istanbul, en date du 10 avril 2025. Cette décision confiait au Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (TMSF) la gestion de 24 sociétés et désignait des administrateurs judiciaires pour 28 d’entre elles[7]. Dans la décision de justice autorisant ces nominations :
- Les individus Fatih Keleş et Ertan Yıldız, qui ne sont pas des suspects dans l’enquête d’İmamoğlu, ont été répertoriés comme suspects ;
- La décision stipule qu’« il existe des preuves solides que les suspects, agissant dans le cadre d’un groupe criminel organisé, ont facilité le transfert de fonds vers des sites de paris illégaux, fourni des services à commission sur des questions de sécurité financière et commis des infractions de blanchiment d’argent dans le cadre des activités des sociétés susmentionnées », même si l’accusation de paris illégaux n’a aucun lien avec l’enquête İmamoğlu, révélant qu’une décision de nomination d’un administrateur fiduciaire d’une autre affaire avait été copiée-collée dans l’affaire İmamoğlu ;
- La décision de nomination des administrateurs ne comportait que quatre pages au total, dont deux pages listant les noms des sociétés et deux pages seulement tentant de justifier la nomination d’administrateurs auprès de 52 sociétés (SDIF nommé administrateur auprès de 24 sociétés).
Ces conclusions concernant la décision du tribunal de nommer des administrateurs judiciaires pour un total de 52 sociétés dans le cadre de l’enquête İmamoğlu ont révélé que, sous le gouvernement de l’AKP, les institutions judiciaires n’appliquent pas la loi mais permettent plutôt des pratiques illégales.

GESTION DE TMSF (SDIF) : 14 ANS D’ÉLIMINATION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE EN TURQUIE
Suite à l’opération politique menée contre Ekrem İmamoğlu, le CHP a saisi la Cour constitutionnelle afin d’obtenir l’annulation de la loi n° 7539, adoptée le 31 janvier 2025, qui prolongeait de cinq ans les pouvoirs du TMSF (Ministère de la Justice et des Affaires économiques) en matière de saisie, de gestion et de vente des entreprises appartenant à l’opposition. Gökhan Günaydın, vice-président du groupe CHP, a déclaré devant la Cour : « Si vous êtes étiqueté comme membre de l’opposition, le TMSF peut confisquer tout ce que votre famille a bâti sur trois générations. Vous pourriez vous retrouver le lendemain sans biens, sans diplôme, sans papiers. Le CHP ne l’acceptera pas. » [8]
Le Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (FADES) était initialement un organisme de réglementation dans le secteur bancaire et de l’assurance des dépôts. Cependant, à partir de 2014, par le biais de décrets d’urgence et de lois spéciales, il a été transformé en un instrument politique de répression économique des dissidents. Le FADES est depuis lors chargé de saisir et de gérer des entreprises en tant qu’administrateur judiciaire, sous prétexte de lutter contre le « terrorisme » ou la « corruption ». Cette pratique n’est pas nouvelle. La nomination du FADES comme administrateur judiciaire d’entreprises appartenant à l’opposition se poursuit depuis des années. L’évolution de cette transformation peut être divisée en quatre phases critiques :
Les quatre phases critiques de la gestion fiduciaire de TMSF :
Phase 1 (juillet 2016 – juillet 2018 / période d’état d’urgence) :
Pendant l’état d’urgence qui a suivi la tentative de coup d’État de 2016, le décret-loi n° 674 et par la suite la loi n° 6758 ont accordé à TMSF l’autorisation de nommer des administrateurs judiciaires à des entreprises au motif de la lutte contre le terrorisme.
Durant cette période, des groupes importants comme Koza-İpek Holding, Boydak Holding et Kaynak Holding ont été saisis en raison de leurs liens présumés avec le mouvement Gülen. TMSF a pris en charge la gestion de ces entreprises, qui figuraient auparavant parmi les plus grandes sociétés turques.
Phase 2 (juillet 2018 – juillet 2021 / Transition post-état d’urgence) :
Bien que l’état d’urgence ait officiellement pris fin en juillet 2018, ses pratiques exceptionnelles se sont poursuivies.
Par la loi n° 7145, le gouvernement a prolongé les pouvoirs fiduciaires de TMSF pour une nouvelle période de 3 ans.
Ainsi, les mesures exceptionnelles sont devenues la norme.
Phase 3 (juillet 2021 – janvier 2025) :
En juillet 2021, la loi n° 7333 a prolongé de trois ans les pouvoirs exceptionnels de tutelle de TMSF. Durant cette période, les cibles se sont étendues au-delà du mouvement Gülen : des entreprises non affiliées à celui-ci, mais politiquement opposées au gouvernement de l’AKP, ont également été placées sous tutelle. La tutelle est ainsi devenue une arme politique systématique.
Phase 4 (janvier 2025 – janvier 2030) :
Avec l’adoption de la loi n° 7539 en janvier 2025, les pouvoirs de tutelle et de liquidation de TMSF ont été prolongés de cinq ans, portant leur durée totale à quatorze ans. De ce fait, les droits de propriété en Turquie sont désormais pleinement soumis à des décisions gouvernementales arbitraires. Même le CHP, resté silencieux lors des précédentes saisies visant des entreprises liées au mouvement Gülen, a commencé à protester après l’affaire İmamoğlu.

ÉTAPES DU PROCESSUS DE SAISIE DES BIENS DES ADVERSAIRES
1- Autoritarisme et politisation du pouvoir judiciaire
Arrivé au pouvoir sans partage en 2002, le gouvernement de l’AKP a dirigé la Turquie sans interruption pendant 25 ans. À partir de 2010, une dérive autoritaire s’est manifestée, caractérisée par l’affaiblissement de l’État de droit, l’érosion de l’indépendance de la justice, le recul de la liberté de la presse et des droits humains, ainsi que par le démantèlement progressif des valeurs démocratiques. Ce processus s’est poursuivi par les violations répétées du principe de séparation des pouvoirs et la répression de l’opposition politique. Durant cette période, la Turquie s’est éloignée des normes démocratiques et a évolué vers un régime autoritaire.
Le référendum constitutionnel de 2010 a profondément modifié l’équilibre des pouvoirs entre le judiciaire et l’exécutif. Il a transformé la structure d’institutions majeures telles que la Cour constitutionnelle et le Conseil supérieur de la magistrature et du parquet (CSMP), renforçant ainsi l’influence du gouvernement sur ces institutions[9]. Ces changements ont affaibli l’indépendance de la justice et consolidé le contrôle de l’exécutif.
La dérive autoritaire et le recul démocratique amorcés après 2010 se sont poursuivis principalement par des modifications juridiques, bureaucratiques et législatives jusqu’en 2013, sans recours à une rhétorique particulièrement agressive. En mai 2013, la réaction populaire à l’autoritarisme du gouvernement a culminé avec les manifestations du parc Gezi. Plus tard dans l’année, du 17 au 25 décembre 2013, des opérations anticorruption ont été lancées contre des ministres de l’AKP et des proches du président Erdoğan. Ces événements ont marqué une nette escalade. Suite à ces enquêtes pour corruption, le gouvernement de l’AKP a intensifié sa répression contre les dissidents[10].
Les enquêtes anticorruption menées du 17 au 25 décembre figurent parmi les plus importantes de l’histoire turque. Le gouvernement de l’AKP les a perçues comme une tentative de « coup d’État judiciaire » contre son pouvoir. Suite à ces événements, le recul démocratique en Turquie s’est accéléré. Ce recul démocratique a été largement constaté par les acteurs nationaux et internationaux. L’ancien président américain Barack Obama a également déclaré lors d’une interview que le gouvernement de l’AKP avait opéré une dérive autoritaire[11].
Comme le montre clairement cette image, en 2010, la Turquie était encore candidate à l’adhésion à l’Union européenne et rivalisait avec des pays comme la Pologne et la Hongrie sur les indices de démocratie libérale. En 2021, la Turquie était passée derrière des pays comme le Salvador et le Mali dans le classement mondial des démocraties libérales[12]. La Turquie est ainsi passée de la catégorie « démocratie libérale » à celle d’« autoritarisme électoral ».
Dans l’Indice de liberté humaine, la Turquie occupait la 91e place en 2008 et la 83e en 2009. Cependant, après 2010, son classement s’est progressivement dégradé. Dans les années 2020, la Turquie avait chuté à la 139e place mondiale, marquant une régression spectaculaire en matière de valeurs universelles en seulement une décennie[13].
Après 2010, alors que l’autoritarisme s’intensifiait sous le gouvernement de l’AKP, le mouvement Gülen, qui s’opposait à cette dérive, est devenu une cible prioritaire du gouvernement. Six mois après les enquêtes pour corruption menées du 17 au 25 décembre 2013, le gouvernement a promulgué la loi n° 6545 le 28 juin 2014, abolissant les tribunaux pénaux de paix traditionnels et instituant des tribunaux pénaux de paix (Sulh Ceza Hakimlikleri).
Conçus initialement pour neutraliser les individus proches du mouvement Gülen, ces nouveaux tribunaux se sont vu confier l’autorité sur des questions clés telles que les arrestations, les appels en matière de détention, les interdictions d’accès à Internet, les saisies d’actifs et les nominations de mandataires.
Ainsi, les tribunaux pénaux de paix sont devenus un instrument essentiel pour museler l’opposition politique. Le manque d’indépendance de ces tribunaux a été mis en lumière par la Commission de Venise[14], le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe[15], le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et la Commission internationale de juristes[16].
Au-delà de ces postes de juges, le Haut Conseil des juges et des procureurs (HSK), remanié par le gouvernement de l’AKP, a orchestré la nomination de procureurs et de juges loyaux dans l’ensemble du pays :
- bureaux du procureur public,
- Tribunaux pénaux lourds,
- Cours d’appel, et
- La Cour de cassation (Yargıtay).
En décembre 2014, la loi n° 6572 a augmenté le nombre de chambres et de sièges à la Cour de cassation et au Conseil d’État ; suite à cette réglementation, lors des élections de septembre-octobre 2014, de nouveaux membres progouvernementaux ont été nommés au Haut Conseil des juges et des procureurs (HSK), à la Cour de cassation et au Conseil d’État.
Après la tentative de coup d’État du 15 juillet, cette pratique a été renouvelée par le biais du décret-loi d’état d’urgence n° 696, ajoutant 100 nouveaux membres à la Cour de cassation et 16 nouveaux membres au Conseil d’État.
Au cours de ce processus, l’alignement du Haut Conseil de la magistrature et du parquet (HSK) sur le gouvernement a entraîné celui de la Cour de cassation et du Conseil d’État ; ainsi, le Conseil électoral suprême (YSK) et la Cour constitutionnelle, influencés par les membres nommés selon ce système, sont également passés sous le contrôle du gouvernement. L’équilibre au sein de la Cour constitutionnelle a basculé en faveur du gouvernement lorsque le procureur général d’Istanbul, İrfan Fidan, après sa nomination à la Cour de cassation, a obtenu le plus grand nombre de voix lors de l’élection des membres de la Cour constitutionnelle et a été nommé membre de cette dernière[17].
2- Lancement d’enquêtes politiques
Fort de son large soutien populaire acquis lors des élections, le gouvernement de l’AKP a pu aisément mettre en œuvre les réglementations juridiques et administratives nécessaires à son accession au pouvoir autoritaire, grâce à sa majorité parlementaire. Suite au référendum constitutionnel de 2010, le gouvernement de l’AKP, ayant placé le système judiciaire sous son contrôle, a lancé, à partir de 2014, de nombreuses enquêtes, présentées comme légales mais en réalité à visée politique, contre ses opposants politiques.
La principale cible du gouvernement de l’AKP était le mouvement Gülen, qui s’opposait ouvertement à la dérive autoritaire du régime. Les parquets, sous influence politique, ont lancé des enquêtes contre des personnes opposées au gouvernement de l’AKP, sur la base de divers motifs.
- Enregistrements de profilage,
- Déclarations secrètes de témoins extorquées,
- rapports de renseignement,
- Et des motivations politiques, sans aucun fondement juridique réel.
Par exemple, le téléchargement et l’utilisation d’une application mobile nommée ByLock, ou l’ouverture d’un compte auprès de la Bank Asya, autorisée à opérer par l’État, ont été considérés comme des preuves suffisantes pour des accusations d’appartenance à une organisation terroriste. (Source : Cour européenne des droits de l’homme – Arrêt Yalçınkaya c. Turquie, 2023[18]).
Suite aux scandales de corruption survenus du 17 au 25 décembre 2013, d’importantes purges et des réaffectations ont eu lieu au sein des forces de police. Ces changements ont entraîné le licenciement des officiers ayant mené les enquêtes. Les policiers chargés de ces enquêtes ont été placés en détention le 22 juillet 2014[19].
L’étendue des opérations et des enquêtes menées contre le mouvement Gülen s’est étendue au fil du temps, ciblant :
- Journalistes,
- Fonctionnaires,
- Soldats,
- Policiers,
- Enseignants,
- Artisans,
- Étudiants,
- Hommes d’affaires et bien d’autres.
Environ 2 millions d’enquêtes ont été ouvertes. Dans le cadre de ces enquêtes, 600 000 personnes ont été mises en examen et plus de 300 000 ont été condamnées[20].
3- Caractère arbitraire des arrestations
Dans le cadre des enquêtes politiques menées par les parquets, des centaines de milliers de personnes ont été arrêtées par les tribunaux correctionnels, sans que les conditions de leur détention soient réunies. Ces dernières années, la multiplication des détentions politiques arbitraires en Turquie, conjuguée à l’affaiblissement de l’indépendance de la justice et aux violations des droits fondamentaux, est devenue l’un des indicateurs les plus flagrants du recul démocratique.
Dans ce contexte, les arrestations de l’homme d’affaires et militant de la société civile Osman Kavala et de l’ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), Selahattin Demirtaş, ont suscité une vive émotion au sein de l’opinion publique nationale et internationale. L’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, à la suite d’enquêtes à motivation politique, constitue le dernier exemple en date de détention arbitraire.

4- Demandes de saisie d’actifs et d’entreprises
Dans le cadre des enquêtes politiques initiées par des procureurs sous l’influence du gouvernement de l’AKP, des individus sont arrêtés même lorsque les conditions de détention ne sont pas réunies.
Dans le même temps, les procureurs, utilisant comme prétexte les enquêtes qu’ils ont lancées (telles que l’appartenance à une organisation terroriste, le financement du terrorisme, la constitution d’un groupe criminel organisé, etc.), demandent également la saisie des biens et des sociétés de ces opposants politiques.
Les procureurs ont fondé leurs demandes de saisie d’actifs sur l’article 128 du Code de procédure pénale (CMK) et leurs demandes de nomination d’administrateur fiduciaire sur l’article 133.
- L’article 128 du CMK autorise la saisie des biens soupçonnés d’avoir été obtenus par un crime ou utilisés pour commettre un crime.
- L’article 133 stipule que s’il existe un fort soupçon qu’une infraction a été commise au cours des activités d’une société et si cela est nécessaire pour découvrir la vérité matérielle, un juge ou un tribunal peut nommer un administrateur pour gérer la société pendant la procédure d’enquête ou de poursuite.
L’objectif de la mesure de « nomination d’un administrateur judiciaire » introduite par la CMK est de protéger les droits de la société elle-même, de ses actionnaires et des tiers qui leur sont associés, même si une intervention dans les activités de la société est nécessaire.
Ainsi, la nomination d’un administrateur judiciaire constitue par nature une mesure de protection temporaire. Or, dans les faits, les procureurs ont demandé la saisie d’actifs et la nomination d’administrateurs judiciaires pour des opposants politiques sans respecter les conditions légales requises par la loi.
5- Approbation illégale des demandes de saisie par les tribunaux
Les demandes de saisie d’actifs et de nomination d’administrateur présentées par le parquet ont été approuvées par les tribunaux sans véritable contrôle juridique. Il a été constaté que les décisions des juges de paix en matière pénale ont été confirmées sans annulation par les cours d’appel et la Cour de cassation. Par conséquent, aucun contrôle juridique effectif n’a été exercé sur les demandes de saisie d’actifs et de nomination d’administrateur présentées par le parquet.

6- Saisie des sociétés adverses par le biais d’une mise sous tutelle
En cas de problème juridique relatif à la gestion d’une entreprise, un administrateur judiciaire peut être désigné par les tribunaux ou les autorités compétentes. Sa principale mission est de résoudre certains problèmes de gestion et d’assurer la continuité des activités de l’entreprise.
La nomination d’administrateurs judiciaires est généralement perçue comme une mesure temporaire, et une fois les problèmes résolus, l’entreprise est censée retrouver sa structure de gestion normale. Cependant, après 2010, sous le gouvernement de l’AKP, cette procédure a surtout servi à s’emparer des biens d’opposants politiques, notamment de personnes et d’institutions soupçonnées d’être affiliées au mouvement Gülen.
Dans ce contexte, des milliers d’entreprises ont fait l’objet d’enquêtes pour des accusations telles que « appartenance à une organisation terroriste » et « financement du terrorisme ». Leurs actifs ont été confisqués par décision de justice. Des administrateurs fidèles au gouvernement de l’AKP ont été nommés pour gérer ces entreprises et leurs biens.
Suite à l’enquête ouverte contre Ekrem İmamoğlu, des dizaines d’entreprises, dont İmamoğlu Construction Inc., ont vu des administrateurs judiciaires nommés par le biais du TMSF (Fonds de garantie des dépôts d’épargne). Cette situation a suscité de vives critiques de la part du public quant à l’absence de protection des droits de propriété en Turquie.
En réalité, les atteintes systématiques au droit de propriété sous le gouvernement de l’AKP se poursuivent depuis des années. La violation systématique du droit de propriété par les institutions étatiques en Turquie ne date pas de l’affaire İmamoğlu ; elle s’est poursuivie depuis la dérive autoritaire amorcée après 2010, et s’est particulièrement intensifiée suite aux enquêtes à motivation politique visant le mouvement Gülen après 2014.
Comment des administrateurs ont-ils été nommés à la tête d’entreprises prétendument liées au mouvement Gülen ?
Dans la phase initiale de nomination des administrateurs judiciaires des entreprises prétendument liées au mouvement Gülen, le processus a consisté à établir le profil de ces entreprises. À ce titre, les services de police et de renseignement ont utilisé diverses données pour profiler les individus et les entreprises. Des personnes se livrant à des activités parfaitement légales et non qualifiées de crimes au regard de la loi ont été identifiées. Parmi les données utilisées pour ce profilage figuraient notamment :
- S’abonner à des publications telles que le journal Bugün, le journal Zaman, le magazine Aksiyon et le magazine Sızıntı, qui étaient légalement créées et gérées par des personnes proches du mouvement Gülen ;
- Posséder un compte à la Bank Asya, qui a été légalement fondée et gérée sous la supervision de l’État par des personnes proches du mouvement Gülen ;
- Inscrire des enfants dans des écoles privées, des écoles maternelles et des centres de soutien scolaire associés au mouvement Gülen et agréés par le ministère de l’Éducation nationale ;
- Être membre d’organisations de la société civile telles que Aktif Eğitimciler Sendikası, légalement constituées en vertu des lois syndicales et autorisées par le ministère de l’Intérieur ;
- Téléchargez l’application de messagerie ByLock disponible sur Google Play et l’App Store ;
- Faire des dons à des organisations d’aide humanitaire telles que Kimse Yok Mu, qui opérait légalement.
Les activités légales menées par des particuliers sont considérées comme des infractions et, sur la base des actions mentionnées ci-dessus, des enquêtes sont ouvertes par les forces de l’ordre (police et parquet) pour des chefs d’accusation tels que « appartenance à une organisation terroriste » ou « soutien à une organisation terroriste ». Les personnes faisant l’objet d’enquêtes sont placées en détention et arrêtées par le parquet.
Les procureurs, considérant comme des crimes des activités telles que le dépôt d’argent dans une banque déclarée non conforme au droit universel par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et les organes de l’ONU, l’utilisation d’une application de messagerie et l’appartenance à des syndicats et associations légaux, nomment des administrateurs de sociétés détenues ou associées par ces personnes en vertu de l’article 133 du Code de procédure pénale (CMK), sans preuve concrète démontrant un soupçon sérieux de crime, sur des motifs tels que le « financement du terrorisme » ou le « lien avec des structures constituant une menace pour la sécurité nationale ».
Le gouvernement de l’AKP, qui ciblait le mouvement Gülen pour son soutien aux enquêtes anticorruption, a d’abord choisi de museler la presse et les médias audiovisuels qui servaient de relais au mouvement pour s’adresser au public. Cette situation démontre que la nomination des administrateurs chargés de lutter contre le mouvement Gülen n’était pas fondée sur des bases légales, mais bien alignée sur l’agenda politique du gouvernement de l’AKP de l’époque.
Avant les élections du 7 novembre 2015, des administrateurs ont été nommés à la tête de chaînes de télévision d’opposition influentes afin d’empêcher toute diffusion indépendante et impartiale et d’empêcher le public d’être informé des allégations de corruption visant le gouvernement de l’AKP.
Les organes de presse et de radiodiffusion qui ont été privés de leur capacité à diffuser de manière impartiale par le biais de nominations d’administrateurs pendant cette période sont les suivants :
- Bugün TV, Kanaltürk, Bugün et Millet appartenant à Koza İpek Holding (26 octobre 2015)
- Journal Zaman appartenant à Feza Gazetecilik A.Ş. (4 mars 2016)
- Agence de presse Cihan appartenant à Cihan Haber Ajansı ve Reklamcılık A.Ş. (8 mars 2016)
- Samanyolu TV appartenant à Işık Medya Planlama Reklamcılık Filmcilik Sanayi ve Ticaret A.Ş. (12 avril 2016)
Par décision du 26.10.2015 et numéro 2015/4104 du 5e tribunal pénal de paix d’Ankara, des administrateurs ont été nommés pour Koza-İpek Holding, l’un des plus grands conglomérats de Turquie, et ses 22 sociétés affiliées, dont des organisations médiatiques telles que Kanaltürk TV et le journal Bugün.
Après la nomination d’administrateurs pour Koza-İpek Holding et les médias qui en font partie, Cem Küçük, chroniqueur du journal Star, partisan des politiques du gouvernement AKP et critique des journalistes qui s’opposaient à cette nomination, a annoncé dans son émission sur Kanal 24 que des administrateurs seraient bientôt nommés pour Samanyolu Television et le journal Zaman également.
Dans son discours, Cem Küçük a déclaré :
« C’est fini pour Samanyolu et Zaman. Ils seront bientôt placés sous tutelle. Je l’annonce ici. J’ignore si leurs collègues résisteront ou trouveront un autre emploi. Ce sont leurs derniers jours[21]. » Le chroniqueur progouvernemental Cem Küçük a également déclaré lors d’une émission télévisée le 5 novembre 2015, au sujet de la purge du mouvement Gülen : « Tous leurs réseaux financiers seront détruits, toutes leurs structures seront éliminées, et cela se produira dans les 100 jours[22]. » Effectivement, quelques mois après les déclarations de Cem Küçük, des administrateurs ont été nommés pour le journal Zaman le 4 mars 2016, l’agence de presse Cihan le 8 mars 2016 et la chaîne de télévision Samanyolu le 12 avril 2016.

Titre de la chronique de Cem Küçük, chroniqueur du Star Newspaper, datée du 5 mars 2016 :
La tutelle de Zaman et le processus à venir
Enquêtes contre le mouvement Gülen et nomination de TMSF comme administrateur de milliers d’entreprises
Dans le cadre des enquêtes lancées contre le mouvement Gülen en 2014, le nombre d’entreprises pour lesquelles des administrateurs ont été nommés par les tribunaux et dont la fonction d’administrateur a été exercée par TMSF sur une période d’environ 12 ans est de 1 371.
Auparavant, la fonction de tuteur ad hoc d’entreprise, décidée par les tribunaux, était confiée au Fonds de garantie des dépôts d’épargne (FGDE) par le décret-loi n° 674 promulgué pendant l’état d’urgence (OHAL). Depuis lors, le FGDE a été utilisé pour prendre le contrôle d’entreprises contestées. Parmi les entreprises placées sous tutelle figurent des sociétés importantes, reconnues tant en Turquie qu’à l’international, telles que :
- Boydak Holding (İstikbal, Bellona),
- Koza-İpek Holding,
- Groupe de prêt-à-porter Aydınlı,
- et Uğur Cooling.
La nomination d’administrateurs a entraîné de graves changements en matière de gouvernance d’entreprise, de valeur économique et de valeur boursière de ces sociétés. Environ 40 000 personnes travaillaient dans les sociétés concernées. Ces sociétés opéraient dans 40 secteurs différents. Selon le rapport du CHP sur la procédure d’état d’urgence, basé sur les données de 2015 relatives aux sociétés transférées au TMSF :
- Boydak Holding opérait dans 8 secteurs avec 41 sociétés et 14 000 employés ;
- Kaynak Holding opérait dans 16 secteurs avec 31 sociétés et 10 304 employés ;
- Koza-İpek Holding avec 18 sociétés ;
- Naksan Holding, qui compte 51 sociétés et 3 800 employés ;
- Groupe Aydınlı avec 3 800 employés.
Sur les 1 371 entreprises pour lesquelles TMSF a été nommé fiduciaire, les décisions de fiduciaire ont pris fin pour 643 d’entre elles pour des raisons telles que la vente, la faillite, la liquidation ou le retour aux propriétaires.
Dans ce cadre, TMSF continue d’agir en qualité de fiduciaire pour un total de 694 sociétés réparties dans 32 provinces de Turquie. Par ailleurs, TMSF a été désignée « fiduciaire d’actions » dans 82 sociétés et fiduciaire des actifs de 93 personnes physiques. Les données relatives à ces désignations de fiduciaires sont présentées dans le tableau ci-dessous :
Nombre d’entreprises actuellement gérées par le SDIF en tant que fiduciaire | 694 | Nombre de sociétés auprès desquelles le SDIF a été désigné comme « fiduciaire d’actions » (moins de 50 % des actions) | 82 |
Nombre d’entreprises en cours de vente et de liquidation | 34 | Nombre de personnes physiques dont les biens ont été confiés à un administrateur désigné par le SDIF en vertu de l’article 128 du Code de procédure pénale | 93 |
Nombre d’entreprises dont les procédures de vente, de liquidation et de retour ont été achevées | 643 | ||
Nombre total d’entreprises pour lesquelles le SDIF a été désigné comme fiduciaire | 1371 |
Selon les dernières données publiées par TMSF, les chiffres relatifs au total des actifs des 694 sociétés gérées par TMSF en qualité de fiduciaire sont les suivants :
Taille des actifs des entreprises transférés au SDIF dans le cadre des enquêtes visant le mouvement Gülen (USD) | Date | taux de change USD/TL | Taille des actifs des entreprises |
Septembre 2016
| 2.95 | 13 billion 380 million USD | |
Septembre 2021
| 8.82 | 8 billion 673 million USD | |
Decembre 2023 | 28 | 5 billion 210 million USD |
Dans le cadre des enquêtes visant le mouvement Gülen, il a été constaté que la valeur des entreprises placées sous administration provisoire s’élevait à environ 13 milliards de dollars en 2016, mais qu’elle avait chuté à 8 milliards de dollars cinq ans plus tard, soit une perte de 40 % en cinq ans. Durant les années où ces entreprises ont continué d’être gérées par des administrateurs provisoires, la valeur totale de leurs actifs a continué de se détériorer. Fin 2023, cette valeur avait atteint 5 milliards de dollars. Ainsi, les entreprises placées sous administration provisoire ont perdu 62 % de leur valeur entre 2016 et 2024. Ces données révèlent que ces entreprises se sont en grande partie évaporées sous la gestion de ces administrateurs.
Les violations systématiques des droits de propriété à l’encontre du mouvement Gülen ne se limitaient pas aux nominations d’administrateurs de sociétés. Durant l’état d’urgence, 12 décrets-lois (KHK) ont été promulgués et 3 942 institutions ont été fermées dans 81 provinces. La valeur approximative des quelque 4 000 institutions fermées est estimée à 100 milliards de dollars[23].
D’après les informations communiquées par la Direction générale du cadastre et de l’enregistrement foncier à la Commission d’enquête de la Grande Assemblée nationale de Turquie (TBMM), 4 351 propriétés ont été transférées au Trésor public et 2 214 à la Direction générale des fondations. Au total, 7,2 millions de mètres carrés de biens immobiliers appartenant à ces institutions et organisations fermées ont été enregistrés auprès du Trésor public au cadastre.
Répartition des établissements fermés
TYPE D’INSTITUTION | NOMBRE |
Association | 1,410 |
École privée | 1,034 |
Dortoir | 835 |
Centre de tutorat privé | 301 |
Fondation | 109 |
Journal | 53 |
Établissement de soins de santé | 47 |
Maison d’édition | 29 |
Station de radio | 22 |
Magazine | 20 |
Syndicat | 19 |
Chaîne de télévision | 19 |
Fédération | 19 |
Université | 15 |
Agence de presse | 6 |
Confédération | 4 |
TOTAL | 3,942 |
7- Nomination de personnes proches de l’AKP à des postes de direction dans les entreprises
En tant qu’institution étatique sous le gouvernement de l’AKP, la TMSF nomme des personnes proches du pouvoir à la tête d’entreprises appartenant à des opposants politiques. Concernant les nominations d’administrateurs effectuées au sein d’entreprises prétendument affiliées au mouvement Gülen, il a été constaté que :
- Les administrateurs nommés ne possèdent pas les qualifications requises.
- Ils n’agissent pas de manière impartiale envers les entreprises ou le mouvement Gülen.
- Les administrateurs sont sélectionnés parmi un groupe spécifique d’individus.
- Les mêmes personnes sont nommées administrateurs de plusieurs sociétés simultanément.
- Et les administrateurs nommés sont des bureaucrates, des hommes d’affaires, des candidats de l’AKP ou des proches de députés de l’AKP qui travaillent avec le gouvernement de l’AKP ou qui lui sont proches.
Par exemple, Yahya Üstün, qui a servi de conseiller de presse pour Turkish Airlines (THY), a été nommé par TMSF comme administrateur d’environ 40 sociétés[24] en même temps, dont Kaynak Media, Işık Publishing, Gökkuşağı Marketing, Kaynak Paper, Erguvan Corporate Support Services, Ney Publishing, Anadolu Fen Education Enterprises et Feta Textile, toutes affiliées à Kaynak Holding.
Selon certaines sources, Yahya Üstün était camarade de classe de Bilal Erdoğan, fils du président Erdoğan, au lycée Kartal İmam Hatip, et c’est cette proximité qui aurait motivé sa nomination au service de presse de l’agence de presse thaïlandaise THY. Yahya Üstün a également occupé le poste de directeur général de la diffusion européenne pour ATV, chaîne de télévision proche du gouvernement de l’AKP.
Il est évident qu’une personne aussi proche du gouvernement de l’AKP et de ses politiques ne peut exercer ses fonctions de fiduciaire, qui doivent être exercées impartialement et en toute neutralité au nom du public, en tant que « fonctionnaire ». De plus, malgré sa formation et son expérience dans le domaine de la communication et des médias, Yahya Üstün a été nommé fiduciaire de dizaines d’entreprises opérant simultanément dans des secteurs aussi divers que le marketing, l’éducation, la logistique, les services aux entreprises et le textile.
Ces nominations d’administrateurs et d’autres similaires démontrent que les désignations d’administrateurs effectuées dans le cadre des enquêtes visant le mouvement Gülen n’étaient pas fondées sur des principes de mérite pour poursuivre les activités des sociétés ou pour les gérer en fonction des conditions du marché.
Numéro d’enregistrement | Prénom | Nom de famille | Position | Titre | Région | |||
87426461 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KERVANSARAY, SOCIÉTÉ PAR ACTIONS DE VOYAGES, D’HÉBERGEMENT, DE TOURISME ET DE SERVICES D’ORGANISATION | ÜMRANİYE | |||
92426163 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | SAKARYA SOCIÉTÉ PAR ACTIONS DE PRODUCTION D’ÉLECTRICITÉ À ÉNERGIE ÉOLIENNE RENOUVELABLE | BAĞCILAR | |||
92392330 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KIZILIRMAK RENEWABLE WIND ENERGY ELECTRICITY GENERATION INDUSTRY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
92392331 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | SEYHAN RENEWABLE WIND ENERGY ELECTRICITY GENERATION INDUSTRY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
92392332 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | GÖNEN RENEWABLE WIND ENERGY ELECTRICITY GENERATION INDUSTRY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
92392333 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | AYVACIK RENEWABLE WIND ENERGY ELECTRICITY GENERATION INDUSTRY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
92392140 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | SÜPER PUBLICATIONS AND EDUCATION EQUIPMENT TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
92426460 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | ŞİFRE PUBLISHING AND MEDIA SOFTWARE ADVERTISING CONSULTANCY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
92426459 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | İŞIK MEDIA PLANNING ADVERTISING BROADCASTING CONSULTANCY SERVICE AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149190 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | ZAMBAK ARCHITECTURE ENGINEERING CONSTRUCTION INDUSTRY AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
36724560 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KAYNAK HOLDING JOINT STOCK COMPANY | BAĞCILAR | |||
36724559 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KAYNAK MEDIA JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149194 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | SÜRAT EDUCATIONAL TOOLS AND OFFICE FURNITURE SYSTEMS JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149196 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KAYNAK INDEPENDENT AUDIT AND CONSULTING JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149193 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KAYNAK FOREIGN TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
42224820 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | NT BOOKSHOP STATIONERY OFFICE SUPPLIES MARKETING AND TOURISM TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
42234833 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | IŞIK PUBLISHING TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149197 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | GÖKKUŞAĞI MARKETING DISTRIBUTION AND TRADE JOINT STOCK COMPANY | ÜMRANİYE | |||
35149195 | YAHYA | ÜSTÜN | Membre du conseil d’administration | KAYNAK PAPIER INDUSTRIE ET COMMERCE PAR ACTIONS | BAĞCILAR | |||
Par décision du 26 octobre 2015 du 5e tribunal correctionnel d’Ankara, Ümit Önal a été nommé administrateur des sociétés İpek Online Information Services Limited Company, Koza Production and Trade Joint Stock Company et Rek-tur Advertising Marketing and Trade Limited Company, toutes affiliées à Koza-İpek Holding. Ümit Önal occupe actuellement le poste de directeur général de Türk Telekom, une entreprise opérant dans le cadre d’un partenariat public-privé[25]. Auparavant, il était président du pôle publicité du groupe Turkuaz Media, qui diffusait des programmes en faveur du gouvernement de l’AKP.
Tahsin Kaplan, qui occupe actuellement le poste de directeur général adjoint des affaires juridiques et réglementaires chez Türk Telekom, a été nommé administrateur de la société par actions Cihan Media Distribution et de la société par actions Dünya Distribution par décision du 21 mars 2016 du deuxième tribunal pénal de paix d’Istanbul.
Nevzat Demiröz, nommé administrateur de Koza-İpek Holding et de ses sociétés affiliées, est le frère de Vedat Demiröz, vice-président de l’AKP et député de Bitlis, et a également été président de l’AKP du district de Beylikdüzü.
Lors de la nomination de fiduciaires, certaines personnes ont été désignées comme fiduciaires d’un grand nombre de sociétés simultanément. Par exemple, Bülent Navruz a été nommé fiduciaire de 110 sociétés, Tahsin Yazan de 107 sociétés, Ayten Altıntaş de 103 sociétés, Mustafa Ertaş de 102 sociétés et Aytekin Karahan de 101 sociétés.
# | Nom et prénom du fiduciaire | Nombre d’entreprises affectées |
1 | Bülent Navruz | 110 |
2 | Tahsin Yazan | 107 |
3 | Ayten Altıntaş | 103 |
4 | Mustafa Ertaş | 102 |
5 | Aytekin Karahan | 101 |
6 | Erol Aykut | 101 |
7 | Ertuğrul Erdoğan | 101 |
8 | Hüseyin Yaşar | 101 |
9 | İmran Okumuş | 101 |
10 | İsmail Gülen | 101 |
11 | Levent Küçük | 101 |
12 | Sezai Çiçek | 101 |
13 | Mehmet Rıdvan İnan | 100 |
14 | Ali Altıntaş | 97 |
15 | Ünal Bilgili | 94 |
16 | Ahmet Kadir Pürsün | 93 |
17 | Mahmut Birlik | 91 |
18 | Yaşar Atlıgan | 90 |
19 | Melek Küreemoğlu | 89 |
20 | Abdulkadir Koçak | 86 |
21 | Metin Üzümcü | 84 |
22 | Süleyman Engin | 84 |
8- Nuire à des entreprises concurrentes ou les vendre
Les entreprises d’opposition gérées par des individus affiliés ou proches du gouvernement de l’AKP ont été mal gérées au fil du temps, ce qui leur a valu des pertes, des faillites ou leur vente, par le biais d’appels d’offres fictifs, à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle à des individus proches du gouvernement de l’AKP.
Durant l’état d’urgence déclaré en Turquie le 21 juillet 2016, le deuxième décret-loi relatif à l’état d’urgence (décret-loi n° 668), publié le 27 juillet 2016, stipulait dans son article 37 :
« Les personnes ayant pris des décisions, mis en œuvre des décisions ou des mesures, et entrepris des démarches judiciaires et administratives dans le cadre de la répression de la tentative de coup d’État et des actes terroristes perpétrés le 15 juillet 2016 et considérés comme leur continuation, ainsi que les personnes ayant pris des décisions et exercé leurs fonctions en vertu des décrets-lois promulgués pendant l’état d’urgence, sont exonérées de toute responsabilité juridique, administrative, financière ou pénale. » Ainsi, les responsabilités administratives, financières et pénales de TMSF et des administrateurs désignés auprès des sociétés ont été abolies par la loi sous le gouvernement de l’AKP.

L’article 37 du décret-loi n° 668, qui exonérait de toute responsabilité les personnes ayant participé à ces processus et pris des décisions, a été transposé en loi par la loi n° 6755 du 24 novembre 2016, pérennisant ainsi la garantie d’irresponsabilité accordée aux administrateurs. Insatisfait de cette mesure, le gouvernement de l’AKP, quatre ans après la levée de l’état d’urgence en 2018, a rétabli, le 26 mai 2022, par l’article 17 de la loi n° 7407, la disposition qui exonère de toute responsabilité juridique, administrative, financière et pénale les administrateurs nommés auprès des entreprises appartenant au mouvement Gülen ou proches de celui-ci, ainsi que tous les fonctionnaires impliqués dans ces processus.

L’article 11 du décret-loi n° 675 stipule que :
« Aucune responsabilité personnelle ne sera imposée aux administrateurs nommés auprès d’institutions, d’organisations, de stations de radio et de télévision privées, de journaux, de magazines, de maisons d’édition, de canaux de distribution et de sociétés fermées en raison d’une affiliation, d’un lien ou d’une relation avec le mouvement Gülen, ainsi qu’aux gestionnaires et liquidateurs désignés par les institutions concernées conformément à la législation, pour les dettes publiques, les dettes envers l’Institution de sécurité sociale, les créances salariales de toute nature et les autres dettes découlant de la législation des institutions, organisations, stations de radio et de télévision privées, journaux, magazines, maisons d’édition, canaux de distribution et sociétés auxquels ils ont été nommés ou affectés, qu’elles soient échues ou à échues. »
L’exonération de toute responsabilité personnelle, juridique, administrative, financière et pénale des administrateurs nommés pour gérer les entreprises et les actifs, par le biais de décrets et de lois, a encouragé ces derniers à se livrer à des pratiques illégales, leur donnant l’assurance que le gouvernement de l’AKP les protégerait en toutes circonstances. Forts de ces réglementations illégales, les administrateurs se sont livrés à de nombreux actes de corruption au sein des entreprises appartenant au mouvement Gülen, ont pillé les actifs de ces entreprises et les ont vendues – dont la valeur avait considérablement chuté – lors d’appels d’offres fictifs à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle à d’autres fidèles du gouvernement.
De nombreuses irrégularités concernant des administrateurs nommés à des sociétés ont même été relayées par les médias.
Par exemple, il a été révélé qu’Ertunç Laçinel, PDG de Boydak Holding, qui a été transféré à TMSF en 2016 et rebaptisé Erciyes Anadolu Holding en 2019, a fait subir à Boydak Holding une perte de 1 million 200 mille euros en achetant des services d’entrepôt par l’intermédiaire d’une autre société qu’il avait créée en Slovaquie[26].
Après que la nouvelle concernant Ertunç Laçinel ait fait surface et qu’il ait été renvoyé, il a été révélé qu’Alpaslan Baki Ertekin, qui a été nommé nouveau PDG de Boydak Holding, a transféré environ 66 millions de livres turques des fonds de Boydak Holding en 2021 à des fondations et organisations telles que TÜGVA, TÜRGEV et la société İlim Yayma, toutes soutenues par le gouvernement de l’AKP[27].
Le 17 novembre 2015, Ali Arslan Giritli, juge du 10e tribunal correctionnel d’Istanbul Anadolu, a nommé un conseil d’administration de sept membres pour 19 sociétés, une fondation et une association affiliées à Kaynak Holding. Il a été révélé que l’un des administrateurs nommés, Aytekin Karahan, figurait sur la liste des suspects dans une opération menée par la police d’Ankara concernant l’Autorité des marchés publics en 2012.
À la suite de l’opération, une plainte a été déposée contre Karahan et plusieurs fonctionnaires de l’Autorité des marchés publics pour trucage d’appels d’offres et constitution d’une organisation criminelle en vue de commettre des délits.
Il a également été révélé qu’Aytekin Karahan était toujours jugé devant le 8e tribunal pénal d’Ankara pour appartenance à une organisation criminelle, trucage d’appels d’offres et corruption[28].
Certaines sociétés gérées par TMSF ont été mises en vente.
Il a été constaté que les prix de vente des sociétés cédées étaient nettement inférieurs à leur valeur marchande. Après la nomination d’administrateurs judiciaires chez Kaynak Holding en novembre 2015, la société Sürat Kargo, gérée par ces administrateurs, a été vendue par TMSF en juillet 2021 au motif que « sa situation financière, sa structure de partenariat, d’autres problèmes ou les conditions du marché étaient jugés non viables ». Le prix de vente de Sürat Kargo était fixé à 325 millions de livres turques et la société a été vendue pour 335 millions de livres turques à l’issue de l’appel d’offres.
Avant la nomination du mandataire (avant novembre 2015), des négociations ont eu lieu avec une société étrangère pour la vente de Sürat Kargo, et la valeur de la société a été déterminée entre 350 et 500 millions de dollars.
Selon le taux de change de juillet 2021, cette valeur correspond à environ 2,975 milliards de livres turques. Ainsi, Sürat Kargo, dont la valeur avoisinait les 3 milliards de livres turques, a été vendu pour seulement 335,5 millions de livres turques, soit environ un dixième de sa valeur[29].
La vente de Sürat Kargo à un prix bien inférieur à sa valeur marchande démontre que TMSF n’a pas rempli son devoir de protéger la valeur de l’entreprise.
9- Confiscation des grandes entreprises
Les tribunaux pénaux ont prononcé des ordonnances de confiscation (transfert définitif à l’État) à l’encontre d’entreprises gérées par TMSF dont la taille les rend insolvables. Ces ordonnances sont également validées par les hautes instances judiciaires gouvernementales, garantissant ainsi le transfert de ces entreprises au Trésor public.
Le groupe Koza-İpek, fondé dans les années 1940, s’est développé dans les secteurs des médias, des mines (Koza Gold) et de l’énergie. En 2015, il était devenu un conglomérat pesant plusieurs milliards de dollars. Le 26 octobre 2015, le 5e tribunal correctionnel d’Ankara a décidé de placer Koza-İpek Holding et ses 25 filiales sous administration judiciaire, suite à des allégations de liens avec le mouvement Gülen.
En novembre 2016, la gestion des sociétés du groupe Koza-İpek a été confiée au TMSF (Fonds de garantie des dépôts d’épargne). En 2020, le 24e tribunal correctionnel d’Ankara a condamné les dirigeants du groupe à des peines allant jusqu’à 79 ans de prison et a ordonné la confiscation des sociétés placées sous la gestion du TMSF. En 2023, la Cour de cassation (Yargıtay) a confirmé cette décision et toutes les sociétés ont été transférées au Trésor public[30].
10- Transfert au Fonds de richesse turc
Suite à la décision de confiscation, Koza-İpek Holding et ses filiales, transférées du TMSF au Trésor public, ont été transférées au Fonds souverain turc par décret présidentiel du 20 août 2024[31]. Le Fonds souverain turc (TVF), créé en 2016, gère les actifs des principales entreprises turques. Depuis 2018, il est présidé par le président Erdoğan.All board members are appointed by President Erdoğan. There is no parliamentary or judicial oversight over the activities of the TVF.
11- Utilisation des entreprises concurrentes comme instruments dans les politiques politiques et économiques
Les sociétés transférées au Fonds souverain turc sont utilisées dans les plans stratégiques du gouvernement, notamment pour obtenir des prêts étrangers, fournir des garanties de prêt et établir un équilibre économique.
Ces entreprises sont transformées en instruments économiques servant les intérêts du pouvoir politique plutôt que le bien public[32].
12- Pillage des entreprises concurrentes par le biais des institutions légales et étatiques
Les opposants visés par des enquêtes pour terrorisme et corruption à motivation politique sont arrêtés par des institutions judiciaires instrumentalisées par le pouvoir politique et privés de leurs libertés. Parallèlement, ces enquêtes illégales servent de prétexte à la saisie, en une seule journée, des biens et des entreprises qu’ils ont bâtis au prix d’années d’efforts. Cette situation, qui a débuté après 2014 avec des enquêtes visant le mouvement Gülen, s’est poursuivie jusqu’en 2025 en ciblant le CHP et ses sympathisants.
Ce système de pillage, impliquant la réglementation, des institutions étatiques telles que le TMSF, les tribunaux, la Cour de cassation (Yargıtay), le Fonds souverain turc et des personnalités politiques, commet de graves injustices depuis des décennies.
CONCLUSION
Bien que le droit de propriété soit protégé par la Constitution et les accords internationaux en Turquie, il a été systématiquement bafoué, notamment à l’encontre des individus et institutions d’opposition, depuis 2010. La politisation du système judiciaire, le manque d’indépendance des tribunaux pénaux de paix, la transformation du TMSF en instrument politique et le recours au pouvoir public pour éliminer certains groupes constituent une grave violation du principe de l’État de droit.
L’affaire İmamoğlu marque un tournant, indiquant que ce processus ne se limite plus à certains opposants mais peut désormais viser tout le monde. Cette évolution révèle l’avènement d’une nouvelle ère en Turquie, où toutes les formes d’opposition peuvent faire l’objet de pressions économiques et juridiques.
Le rétrécissement des sphères économiques publiques et privées et leur redistribution entre des individus et des structures proches du pouvoir en place menacent non seulement les droits individuels, mais sapent également les principes fondamentaux de l’économie de marché et de la sécurité des investissements.
Ce rapport révèle comment l’autoritarisme en Turquie a des conséquences destructrices non seulement sur la liberté d’expression et la participation politique, mais aussi sur les libertés économiques et les droits de propriété ; et appelle l’opinion publique nationale et internationale à réagir plus fermement face à cette situation.
[1] https://www.aa.com.tr/tr/gundem/ibbdeki-teror-ve-orgutlu-suclar-sorusturmalarinda-79-supheli-gozaltina-alindi/3513762#
[2] https://tr.euronews.com/2025/03/23/ibb-baskani-ekrem-imamoglu-tutuklandi
[3] https://www.aa.com.tr/tr/gundem/ibbye-yonelik-yolsuzluk-sorusturmasi-kapsaminda-24-sirkete-kayyum-atandi/3535699
[4] https://halktv.com.tr/gundem/imamoglu-insaata-kayyum-atandi-hasan-imamogludan-ilk-aciklama-928999h
[5] https://x.com/haberaktifcom/status/1911510167839011299
[6] https://x.com/alimahir/status/1910949647780020670
[7] https://www.birgun.net/makale/kopyala-yapistir-el-koy-618086
[8] https://bianet.org/haber/chp-aym-basvurdu-tmsf-bir-gecede-tum-mal-varliginiza-el-koyabilir-305938
[9]Gabriela Baghdady\ Turkey’s Electoral Authoritarianism\ December 28, 2020 https://www.sirjournal.org/research/2020/12/28/turkeys-electoral-authoritarianism\
[10] Kemal Kirişci and Amanda Sloat, “The rise and fall of liberal democracy in Turkey: Implications for the West,” Brookings Institute, (Feb. 2019):1, https://www.brookings.edu/research/the-rise-and-fall-of-liberal-democracy-in-turkey-implications-for-the-west/.
[11] After Turkey’s failed coup and the following purge, President Obama considers whether Turkey is still a liberal democracy and stable ally?, CNN channel, 2 Eylül 2016 , https://www.youtube.com/watch?v=V8vhmvufOQ8&t=100s
[12] V-Dem Institute, Top 10 Democratizing vs. Autocratizing Countrıes (10-year), page 23, Democracy Report, 2022, Autocratization Changing Nature?
https://v-dem.net/media/publications/dr_2022.pdf#:~:text=URL%3A%20https%3A%2F%2Fv
[13] Mustafa Akyol, How Turkey Lost Its Freedom – and Even Its Bread, December 17, 2021, https://www.cato.org/blog/how-turkey-lost-its-freedom-even-its-bread-1
[14] Venice Commission: Turkey, Opinion on the duties, competences and functioning of the criminal peace judgeships, adopted by the Venice Commission at its 110th Plenary Session, Venice, 10-11 March, 2017, Paras. 71-72 and 106
[15] Council of Europe’s Commissioner for Human Rights. Memorandum on freedom of expression and media freedom in Turkey, February, 2017
[16] International Commission of Jurists, The Turkish Criminal Peace Judgeships and International Law
[17] https://www.belgelik.dr.tr/ToplumHekim/download.php?Id=EebqRqbAFqF, s.116
[18] https://hudoc.echr.coe.int/eng#{%22itemid%22:[%22001-228393%22]}
[19] https://t24.com.tr/haber/gulen-cemaatine-sahur-operasyonu-paralel-yapi-baskinlari-polis-evleriyle-basladi,265158
[20] https://turkeyrightsmonitor.com/teror-sucu-istatistikleri
[21] https://t24.com.tr/haber/samanyolu-tv-dizi-ve-program-cekimlerini-durdurdu,315401
[22] https://www.sabah.com.tr/gundem/2015/11/05/feto-100-gun-icinde-bitecek
[23] https://www.hurriyet.com.tr/ekonomi/kapatilan-kurumlarin-degeri-en-az-100-milyar-dolar-40170575
[24] https://www.indyturk.com/node/39041/haber/thy-bas%C4%B1n-m%C3%BC%C5%9Faviri-40-%C5%9Firketin-y%C3%B6netim-kurulu-%C3%BCyeli%C4%9Finden-toplam-7-bin-tl-maa%C5%9F
[25] https://www.ttyatirimciiliskileri.com.tr/tr-tr/kurumsal-yonetim/sayfalar/ust-yonetim
[26] https://www.patronlardunyasi.com/milyon-avroluk-zarar-boydak-holdingten-kotu-kokular-geliyor
[27] https://www.sozcu.com.tr/akp-vakiflarina-66-milyon-tl-aktaran-alpaslan-baki-ertekin-iktidar-degisirse-gorevi-birakirim-wp7658953
[28] https://t24.com.tr/haber/kayyum-atanan-aytekin-karahan-kamu-ihalelerine-fesat-suphelisi,317153
[29] https://www.tr724.com/gasp-edilen-surat-kargo-10da-bir-fiyatinapeskes-cekiliyor/
[30] https://www.aa.com.tr/tr/gundem/yargitay-koza-ipek-holding-davasinda-verilen-mahkumiyet-ve-musadere-kararlarini-onadi/2872744
[31] https://medyascope.tv/2024/08/20/koza-ipek-holding-dahil-12-sirketin-hisselerinin-tamami-varlik-fonuna-aktarildi/
[32] https://www.dw.com/tr/t%C3%BCrkiye-varl%C4%B1k-fonu-ile-ilgili-soru-i%C5%9Faretleri-art%C4%B1yor/a-50744660