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PANEL | Les effets des discours haineux sur la démocratie, les droits fondamentaux et l’inclusion

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Solidarity with OTHERS est fière de partager les conclusions de sa table ronde « Les effets des discours de haine sur la démocratie, les droits fondamentaux et l’inclusion », qui s’est tenue le 22 mai 2025 au Parlement européen. Accueillie par la députée européenne Estelle Ceulemans (S&D), cette rencontre a réuni un panel d’experts de renom – juristes, conseillers politiques et représentants de la société civile – afin d’examiner la dangereuse banalisation des discours de haine dans le débat public et les institutions politiques. Les échanges ont mis en lumière les défis croissants posés par les plateformes en ligne, l’amplification algorithmique et l’inaction institutionnelle, tout en identifiant des stratégies claires et concrètes pour lutter contre les discours de haine par des mécanismes juridiques, technologiques et civiques.

La table ronde a attiré un public diversifié et engagé, avec près de 200 spectateurs connectés en direct via YouTube et plus de 80 participants présents sur place (un enregistrement de l’événement complet est accessible au public via YouTube).

Les participants représentaient un large éventail d’expertises et de rôles, notamment des professeurs, des conseillers juridiques, des experts en politiques publiques, des journalistes, des militants, des étudiants et des dirigeants d’organisations. Cette diversité a mis en lumière la complexité de la lutte contre les discours haineux, qui requiert la combinaison de la recherche universitaire, de la pratique juridique, de l’élaboration des politiques et du militantisme citoyen pour enrichir le débat et favoriser des solutions globales.

Le panel réunissait un panel d’intervenants de renom, chacun apportant une expertise unique à la discussion : le professeur Johan Vande Lanotte, Yasmina El Kaddouri, Adinde Schorl et Coskun Yorulmaz. Leurs analyses ont permis de jeter les bases d’une étude approfondie des multiples impacts des discours de haine sur la démocratie et l’inclusion sociale.

Allocution d’ouverture de Estelle Ceulemans, députée européenne: Comment les mots deviennent persécution 

Dans son discours d’ouverture percutant, l’eurodéputée Estelle Ceulemans a souligné l’urgence de la situation, rappelant à l’auditoire que les discours de haine ne sont pas un vestige du passé, mais une force actuelle et dangereuse, même au sein des institutions censées protéger la démocratie. Elle a averti que « les mots deviennent des idées, les idées deviennent des politiques, et ces politiques peuvent mener à la persécution », insistant sur le fait que le génocide et l’exclusion systémique commencent souvent par un langage déshumanisant. Citant un incident récent survenu lors d’une session plénière du Parlement européen – où des eurodéputés d’extrême droite ont utilisé la tribune pour inciter à la haine contre les communautés roms –, Mme Ceulemans a mis en lumière les dangers de légitimer une telle rhétorique sous couvert de débat politique. Elle a réaffirmé son engagement, aux côtés du groupe S&D et de l’Intergroupe Antiracisme et Diversité, à lutter contre toutes les formes de discrimination. Mme Ceulemans a également souligné l’importance des cadres juridiques européens existants, tels que la Charte des droits fondamentaux et la loi sur les services numériques, comme outils essentiels dans la lutte contre les discours de haine. Elle a toutefois souligné que ces mécanismes juridiques ne sont efficaces que si la volonté politique les sous-tend, avertissant que l’influence croissante des partis d’extrême droite menace l’intégrité des valeurs européennes et de la démocratie inclusive.

Après le discours d’ouverture, la parole a été donnée au professeur Johan Vande Lanotte, éminent spécialiste du droit constitutionnel et des droits de l’homme, dont les remarques ont donné un ton grave au débat plus large sur les discours de haine et l’intégrité démocratique à l’ère numérique.

Intervention du Prof. Johan Vande Lanotte: Les discours de haine se propagent en ligne, au-delà des frontières.

Le professeur Johan Vande Lanotte a commencé par situer le discours de haine dans un large contexte historique, soulignant qu’il ne s’agit en aucun cas d’un phénomène moderne. De la rhétorique manipulatrice d’Alcibiade dans la Grèce antique à la propagande du régime nazi dans les années 1930, le discours de haine a longtemps été utilisé comme un outil pour inciter à la division et justifier la violence. Ce qui a changé aujourd’hui, selon lui, ce n’est pas la nature du discours de haine, mais son ampleur et sa rapidité.

Internet, expliqua-t-il, a profondément modifié la façon dont les discours de haine se propagent. Autrefois, diffuser la haine nécessitait une machine de propagande complexe. Aujourd’hui, quelques clics suffisent. Cette facilité d’accès et d’amplification, notamment via les réseaux sociaux, rend les discours de haine contemporains plus dangereux que jamais. Leur potentiel viral, combiné à la diffusion de contenu pilotée par des algorithmes, fait que les utilisateurs sont souvent exposés à des opinions extrêmes sans même les rechercher consciemment.

Au cœur du problème se trouve un dilemme juridique et éthique. Si la Convention européenne des droits de l’homme protège la liberté d’expression – y compris les idées qui « offensent, choquent ou perturbent » –, ce droit n’est pas absolu. Lorsqu’une expression incite à la haine ou à la violence, ou lorsqu’elle vise uniquement à insulter ou à renforcer des préjugés dangereux, elle perd cette protection. Vande Lanotte a rappelé à l’auditoire que l’article 10 de la Convention fait spécifiquement référence aux devoirs et aux responsabilités liés à la liberté d’expression. Selon lui, ce principe met en lumière une tension cruciale : comment préserver le débat démocratique tout en empêchant son érosion par un langage déshumanisant ?

Deux évolutions récentes, a-t-il affirmé, complexifient cet équilibre. Premièrement, l’essor des plateformes numériques a créé un espace sans frontières propice à la propagation de la haine. Deuxièmement, une poignée de géants de la tech, motivés par le profit plutôt que par l’intérêt public, contrôlent désormais le débat public. Contrairement aux médias traditionnels, ces plateformes privées sont régies par des algorithmes opaques et non par des normes éditoriales. Ce transfert du pouvoir informationnel, a-t-il averti, doit nous amener à repenser la manière dont nous protégeons la liberté d’expression à l’ère numérique.

Si toute limitation de la liberté d’expression doit être abordée avec prudence, notamment au vu du rôle que peuvent jouer les réseaux sociaux dans le renforcement des mouvements de résistance sous les régimes autoritaires, Vande Lanotte a souligné la nécessité d’une certaine régulation. L’essentiel, a-t-il insisté, est d’éviter de confier cette responsabilité uniquement aux gouvernements ou aux entreprises privées. Il faut des institutions indépendantes – libres de toute influence politique ou commerciale – capables de réagir rapidement et de manière proportionnée. Car, à l’ère du numérique, les dommages surviennent en quelques heures, et non en quelques mois.

En réponse à une question du modérateur concernant Elon Musk et son influence croissante sur le débat public via la plateforme X (anciennement Twitter), Vande Lanotte a établi un parallèle historique. De même que le gouvernement américain avait autrefois démantelé le monopole des télécommunications de Bell afin de préserver l’accès du public à Internet, les monopoles de l’information actuels exigent un examen tout aussi rigoureux. Or, aucune réglementation significative n’a été mise en place. Cet échec, a-t-il constaté, témoigne du déclin de la résilience démocratique des États-Unis.

Le soutien affiché de Musk aux mouvements d’extrême droite en Allemagne a été jugé profondément inquiétant, mais pas surprenant. Sa position est symptomatique de carences démocratiques plus générales. Selon Vande Lanotte, les États-Unis ne demeurent une démocratie que si l’on accepte leurs inégalités structurelles, telles que l’inégalité d’accès au vote et le pouvoir du président de outrepasser l’autorité judiciaire. À ses yeux, lorsque l’État de droit devient optionnel, la démocratie elle-même est mise à rude épreuve.

Lutter contre les discours haineux, a-t-il conclu, n’est pas seulement une obligation légale, mais un impératif démocratique. Ce combat doit cependant être mené par des mécanismes rapides, indépendants et fondés sur des principes. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons prévenir les dommages irréversibles que peut causer la liberté d’expression à une époque où les mots font le tour du monde en quelques secondes.

S’appuyant sur l’analyse juridique et historique du discours de haine numérique proposée par le professeur Vande Lanotte, la discussion a ensuite porté sur les normes juridiques et la jurisprudence spécifiques qui déterminent la manière dont l’Europe définit, limite et juge aujourd’hui ce discours. L’avocat spécialisé dans les droits humains, Coskun Yorulmaz, a présenté une analyse détaillée de l’évolution de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme et a rappelé à l’auditoire une distinction essentielle : la liberté d’expression est un droit protégé, mais non absolu.

Déclaration de l’avocat Coskun Yorulmaz: La liberté d’expression est essentielle, mais elle ne doit pas être instrumentalisée.

S’appuyant sur les discussions précédentes concernant la normalisation et l’amplification des discours de haine, l’avocat Coskun Yorulmaz a apporté au panel une perspective juridique cruciale, soulignant que les discours de haine ne constituent pas simplement un problème social ou politique, mais relèvent de droits et de responsabilités exécutoires en vertu du droit européen.

Yorulmaz a souligné que, si la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) ne définit pas explicitement les discours de haine, des institutions comme le Conseil de l’Europe fournissent un cadre de travail : toute expression qui incite à la haine, à la violence ou à la discrimination, ou qui les encourage ou les justifie – en se fondant sur des caractéristiques telles que l’origine ethnique, la religion, la langue, l’identité de genre ou l’orientation sexuelle – relève de cette catégorie. Il est important de noter que les discours de haine ne se limitent pas aux déclarations verbales ou écrites ; ils peuvent également être véhiculés par des symboles, des images, voire des formes artistiques.

Un thème récurrent de son analyse était la tension entre la liberté d’expression et ses limites. La CEDH considère la liberté d’expression comme un pilier de la société démocratique, mais elle n’offre pas une protection absolue. L’article 10 autorise des restrictions lorsque cela s’avère nécessaire – par exemple pour protéger la sécurité publique ou les droits d’autrui – et ces restrictions doivent être proportionnées et légitimes. L’article 17 va plus loin en stipulant que les droits consacrés par la Convention ne peuvent être utilisés pour porter atteinte à d’autres droits. De fait, cette disposition exclut de la protection les discours de haine lorsqu’ils sont utilisés pour inciter à l’hostilité ou porter atteinte à la dignité humaine.

Plutôt que d’aborder cette question comme un principe abstrait, Yorulmaz a fondé son analyse sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Il a cité des arrêts marquants dans lesquels la Cour a clairement établi la distinction entre la liberté d’expression et la liberté de parole. Dans l’affaire Garaudy c. France, par exemple, le négationnisme a été considéré non comme une contribution au débat historique, mais comme un acte délibéré de haine, légitimement criminalisé. Dans l’affaire Jecu c. France, l’utilisation par un enseignant d’une rhétorique raciste dans un bulletin scolaire a été jugée incompatible avec les valeurs attendues des enseignants du secteur public. Enfin, dans l’affaire Delfi AS c. Estonie, la Cour a tenu un média en ligne responsable de ne pas avoir supprimé des commentaires d’utilisateurs violents et haineux, créant ainsi un précédent important en matière de responsabilité des plateformes.

Ces décisions reflètent collectivement une approche juridique nuancée qui ne traite pas tous les discours de la même manière. Le contexte, l’intention et le préjudice potentiel sont des facteurs déterminants. Un élément clé de la contribution de Yorulmaz est que le droit relatif aux discours haineux ne vise pas à contrôler les opinions, mais à empêcher que le langage ne devienne une arme utilisée pour marginaliser, menacer ou inciter à la violence contre les groupes vulnérables.

L’analyse juridique qu’il a proposée a rappelé une évidence : la lutte contre les discours haineux n’est pas uniquement le rôle des politiciens, des militants ou des entreprises technologiques. Les tribunaux et les institutions juridiques ont à la fois l’autorité et le devoir d’intervenir, surtout lorsque les propos franchissent la limite entre la dissidence et la déshumanisation.

Après les interventions précédentes, la parole a été donnée à Yasmina El Kaddouri, conseillère en matière d’égalité des chances et de bien-être auprès du ministre flamand du Bien-être social. Forte de son expérience en matière de politiques publiques et de droit, Mme El Kaddouri a livré une réflexion pertinente sur la manière dont les discours de haine constituent non seulement un acte de communication hostile, mais aussi un obstacle structurel à l’égalité et à l’inclusion – des valeurs qui sont au cœur du projet européen, mais qui sont loin d’être pleinement réalisées.

Intervention de Yasmina El Kaddouri: Les discours de haine comme obstacle à l’inclusion et à la participation démocratique

Elle a commencé par souligner que les discours de haine doivent être appréhendés dans leur contexte social plus large – non pas comme de simples insultes ou menaces isolées, mais comme un mécanisme renforçant les hiérarchies sociales et les normes d’exclusion. Citant des données de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, elle a noté qu’environ 40 % des minorités ethniques sur le continent ont subi du harcèlement ou des propos dénigrants, avec des taux encore plus élevés au sein des communautés musulmanes. Pourtant, la majorité de ces incidents ne sont pas signalés, un silence qui en dit long sur le manque de confiance dans les mécanismes de recours et la banalisation de l’exclusion.

Forte de son expérience d’ancienne avocate spécialisée dans les droits humains, El Kaddouri a mis en lumière les conséquences comportementales des discours de haine. Elle a constaté que ces discours influencent la manière dont les individus interagissent avec la société : ils contraignent les jeunes à l’autocensure, marginalisent les femmes dans le débat public et incitent les personnes racisées et LGBTQ+ à éviter certains espaces ou professions. Dans son rôle actuel de conseillère auprès du gouvernement flamand, elle observe désormais ces mêmes dynamiques, plus profondément ancrées dans des domaines structurels tels que le logement, l’éducation et l’emploi.

Bien que des cadres juridiques existent – ​​l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, par exemple –, un fossé se creuse entre les principes juridiques et la protection effective. Les discours de haine incitant à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence ne sont pas protégés par la liberté d’expression, mais son application laisse à désirer. En Belgique, plus de 2 000 plaintes pour discrimination ont été déposées en 2022, dont plus d’un tiers concernaient des discours de haine racistes, en grande partie en ligne. Or, derrière chaque statistique se cache une personne à qui l’on fait comprendre qu’elle n’a pas sa place.

Elle a également souligné l’incapacité des plateformes numériques à modérer les contenus préjudiciables. Un rapport de la Commission européenne de 2023 a révélé que le taux de suppression des contenus haineux avait diminué et que les délais de réaction s’allongeaient. Parallèlement, les algorithmes qui valorisent l’indignation continuent d’amplifier les discours déshumanisants.

Surtout, El Kaddouri a souligné que cette érosion numérique n’est pas neutre du point de vue du genre. En Flandre, les femmes musulmanes, en particulier celles qui portent le hijab, sont victimes de harcèlement en ligne de manière disproportionnée. Cette forme d’islamophobie sexiste agit comme une force de censure, empêchant la pleine participation démocratique et renforçant l’exclusion.

Elle a également souligné l’incapacité des systèmes juridiques à lutter efficacement contre les discriminations intersectionnelles. Le traitement isolé de facteurs tels que la race, le genre, la religion et le handicap engendre des angles morts dans les politiques publiques, alors que la réalité est souvent marquée par le chevauchement de différentes formes de discrimination.

S’agissant du contexte international, elle a évoqué son rôle de greffière auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Turquie, où les élites politiques avaient instrumentalisé les discours de haine pour déshumaniser les dissidents et les minorités, ouvrant la voie à une répression systémique. Le Tribunal a conclu que les discours de haine avaient été délibérément utilisés comme outil de gouvernement – ​​une leçon glaçante, a averti El Kaddouri, dont l’Europe ferait bien de tirer les leçons avant que des conséquences plus graves ne se produisent.

Elle a établi un lien avec la normalisation des discours d’extrême droite en Europe – des discours qui bafouent les droits des femmes, diabolisent les migrants et ciblent les personnes LGBTI, le tout sous couvert de liberté d’expression. Lorsque de tels propos ne sont pas contrôlés, les limites de ce qui est socialement acceptable se déplacent, fragilisant les fondements des sociétés démocratiques.

En conclusion, El Kaddouri a insisté sur la nécessité de mesures concrètes : recueillir des données désagrégées sur l’égalité, renforcer les instances de promotion de l’égalité et les structures de soutien de la société civile et, surtout, inclure les personnes victimes de discours de haine dans l’élaboration des politiques. Ces personnes ne sont pas seulement des victimes, mais aussi des acteurs clés de la construction de démocraties inclusives.

En définitive, son message était clair : les discours haineux ne se limitent pas à des propos offensants ; ils constituent un mécanisme d’exclusion qui mine la vie démocratique. Les combattre exige plus que des outils juridiques ; cela requiert une volonté politique, un engagement institutionnel et un dévouement collectif à la dignité humaine.

S’appuyant sur des réflexions précédentes concernant la dimension en ligne des discours de haine et la responsabilité des plateformes, l’intervenant suivant, Adinde Schoorl d’INACH (le Réseau international contre la cyberhaine), a présenté des informations sur le rôle crucial que jouent les organisations de la société civile dans le contrôle de la conformité des plateformes et la responsabilisation des entreprises technologiques en vertu de la loi sur les services numériques.

Intervention d’Adinde Schoorl: Suivi de la conformité des plateformes et rôle des ONG dans le cadre de l’accord sur les services numériques (DSA).

Mme Schoorl a débuté son discours en présentant INACH, une coalition de 31 organisations issues de 24 pays, principalement de l’UE. Depuis sa création en 2002, INACH lutte contre les discours de haine sous toutes leurs formes, par le biais de la surveillance, du signalement, de la sensibilisation et de la recherche.

Elle a d’abord expliqué le travail d’INACH avant la loi sur les services numériques (DSA), notamment son implication dans le suivi du code de conduite de l’UE relatif à la lutte contre les discours de haine illégaux en ligne. Les ONG, dont les membres d’INACH, ont mené des cycles de suivi annuels et des périodes de suivi parallèle afin d’évaluer la réactivité des plateformes de médias sociaux face aux signalements de discours de haine. Pour garantir la cohérence en dehors de ces cycles, INACH a lancé le projet SAFET (2022-2024), qui a permis un suivi quotidien afin de détecter les anomalies de comportement des plateformes.

Concernant la DSA, Schoorl l’a décrite comme une avancée indispensable dans la lutte contre la haine en ligne, notamment face aux menaces actuelles qui pèsent sur la vérité et la démocratie. Elle a toutefois soulevé des inquiétudes importantes quant à la manière dont sa mise en œuvre s’est déroulée :

  • Déploiement lent : de nombreux pays n’ont nommé que récemment des coordinateurs de services numériques (CSN), laissant les ONG avec peu d’informations sur la manière de s’engager.
  • Politisation : La sélection des ONG chargées de signaler les incidents – celles qui ont reçu l’autorisation de rendre compte directement – ​​est susceptible d’être influencée par des considérations politiques. Dans certains cas, des ONG œuvrant pour les droits des personnes LGBT+ ont été exclues.
  • Manque d’expertise : De nombreux centres de soutien aux victimes de discours (CSV) manquent de connaissances en matière de discours haineux, ce qui crée un déficit de connaissances que les ONG doivent combler.
  • Absence de rémunération : les fonctions de signaleur de confiance ne sont pas rémunérées, ce qui impose des exigences insoutenables aux ONG.
  • Application inégale : La variabilité de l’interprétation des DSA d’un pays à l’autre crée des conditions de travail inégales pour les ONG.

Schoorl a souligné que les performances de la plateforme ont régressé depuis les premières améliorations, notamment après la pandémie. Les données de suivi de 2024 révèlent de fortes disparités :

  • Seuls 15 % des signalements effectués par des personnes de confiance ont été supprimés sur YouTube, et seulement 10 % pour les utilisateurs réguliers.
  • Les taux de suppression sur TikTok étaient presque identiques pour les deux groupes : 49 % et 48 %.
  • Les délais de réponse ont varié considérablement : TikTok a répondu à 73 % des signalements en moins de 24 heures, contre 50 % pour Instagram et 54 % pour X. YouTube, quant à lui, n’a pas répondu à 93 % des signalements.

Elle a conclu en réaffirmant le potentiel du DSA, tout en avertissant que sans soutien financier, sans procédures de sélection transparentes et sans application cohérente, ses objectifs risquent de ne pas être atteints.

Son message final était clair : les ONG sont essentielles au suivi des DSA, mais ne peuvent pas porter ce fardeau seules.

Après les interventions des orateurs, la parole a été donnée aux questions, suscitant des réponses détaillées qui ont abordé les principaux défis de la réglementation des discours haineux en ligne dans un contexte législatif en constante évolution.

Séance de questions-réponses

La première question, adressée à Mme Schoorl, portait sur le rôle des algorithmes des réseaux sociaux dans la diffusion de contenus haineux. Elle faisait référence au règlement européen sur les services numériques (DSA) et demandait si les mesures réglementaires actuelles permettent de lutter efficacement contre les facteurs algorithmiques à l’origine des discours de haine, ou si des changements plus profonds – tels qu’une refonte des algorithmes ou une révision des modèles économiques des plateformes – sont nécessaires.

Mme Schoorl a répondu à cette question, soulignant que si la transparence s’est améliorée grâce aux rapports trimestriels obligatoires et à la création du Centre pour la transparence algorithmique, les mesures actuelles restent insuffisantes. Elle a insisté sur le fait que le problème fondamental réside dans les modèles économiques des plateformes, axés sur le profit et fondamentalement conçus pour récompenser l’engagement, y compris par le biais de contenus clivants ou haineux. Selon elle : « Elles tirent profit de la haine, et c’est un problème structurel.» Elle a plaidé pour une refonte non seulement de la conception des algorithmes, mais aussi des modèles économiques qui incitent à des comportements nuisibles. D’après elle, sans pression réglementaire contraignante, il est peu probable que les plateformes soumettent leurs systèmes à un véritable examen.

Mme Kaddouri a également abordé brièvement la première question, en apportant un éclairage juridique s’appuyant sur son expérience d’avocate spécialisée dans les droits humains. Elle a souligné que l’absence d’harmonisation du droit pénal au sein des États membres de l’UE constitue un obstacle majeur à l’application uniforme des dispositions relatives aux discours de haine. Des actes criminalisés en Belgique peuvent ne pas être traités de la même manière dans d’autres pays comme la Hongrie ou la Pologne. Elle a suggéré que l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui prévoit des dérogations en cas d’atteinte à l’ordre public, pourrait potentiellement offrir une voie juridique, mais que, finalement, de tels arguments reposeraient sur l’interprétation judiciaire.

La deuxième question, posée par un représentant de « Solidarité avec les autres », s’adressait à l’ensemble des intervenants. Elle soulignait l’application inégale de la loi sur la désinformation (DSA) dans les pays de l’UE et s’inquiétait des décisions politisées concernant la sélection des personnes habilitées à signaler les contenus haineux, de la complicité de certains médias d’État dans la promotion de discours de haine et de la possibilité d’engager des procédures d’infraction contre les États qui ne respectent pas les principes de l’UE en matière de discours de haine et de discrimination.

M. Yorulmaz a reconnu les disparités dans l’application de la loi sur les services numériques (DSA) et s’est inquiété de l’exclusion des ONG représentant des communautés vulnérables, telles que les groupes LGBTQI+. Il a souligné la nécessité d’un renforcement de l’application de la loi au niveau de l’UE et n’a pas exclu d’engager des procédures d’infraction contre les États non conformes. S’appuyant sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, il a rappelé que si la liberté d’expression est protégée par l’article 10 de la Convention européenne, ce droit ne s’étend pas aux discours de haine incitant à la violence ou à la discrimination. Il a toutefois mis en garde contre des définitions trop rigides des discours de haine, susceptibles d’être instrumentalisées par des régimes autoritaires, et a réaffirmé la nécessité d’une interprétation juridique équilibrée. Il a conclu en insistant sur le rôle crucial de la société civile et sur l’importance de garantir sa protection et son soutien continus.

Dans sa réponse détaillée, Mme Kaddouri a formulé des réflexions critiques supplémentaires sur le rétrécissement de l’espace accordé aux organismes de promotion de l’égalité en Belgique. Elle s’est dite profondément préoccupée par les récentes décisions de réduction du financement de l’UNIA, l’institution nationale belge de promotion de l’égalité, qu’elle a décrites comme symptomatique d’une tendance plus générale en Europe. Elle a réaffirmé l’importance de la collecte de données, de la recherche et du plaidoyer pour contrer ce recul, et a souligné le pouvoir des mots dans la construction des discours politiques. Elle a également brièvement expliqué à l’auditoire que l’UNIA est un organisme public indépendant chargé de lutter contre la discrimination et de soutenir les victimes.

Mme Schoorl a approfondi les deux questions. Concernant la modération des discours haineux par l’IA, elle a reconnu son potentiel, mais a souligné ses limites actuelles, notamment en matière de biais, de nuances linguistiques et de contexte culturel. Elle a décrit les outils de modération par IA existants comme incohérents et peu fiables, notant que la surveillance la plus efficace repose encore sur des méthodes manuelles. Elle a plaidé pour un modèle hybride combinant IA et supervision humaine, tout en soulignant le manque de solutions d’IA abordables et éthiques pour les ONG. Concernant l’application de la loi, elle a mis en garde contre les pressions politiques et commerciales croissantes qui menacent de compromettre les progrès réalisés grâce à la DSA. Elle a cité des exemples concrets de personnes signalant des contenus haineux et faisant l’objet de violentes représailles, notamment en Allemagne, et s’est alarmée de l’absence de mécanismes de protection pour les ONG. Sans de telles garanties, a-t-elle averti, la DSA pourrait flancher sous la pression extérieure, réduisant au silence ceux qui luttent contre la haine en ligne.

La modératrice Estelle Ceulemans a conclu la session en attirant l’attention sur les récents développements au sein même du Parlement européen, où les discours de haine et les rhétoriques discriminatoires sont de plus en plus tolérés, voire normalisés, malgré les garanties officielles. Elle a cité l’exemple d’une récente session plénière consacrée à la Déclaration universelle des droits de l’enfant, au cours de laquelle des eurodéputés d’extrême droite ont propagé des discours préjudiciables concernant les mineurs non accompagnés. Par ailleurs, elle a relevé une tendance inquiétante : celle de groupes politiques traditionnels s’alignant sur les votes de l’extrême droite sur les questions relatives aux droits des personnes LGBTQ+ et des femmes. Elle a souligné que cela met en évidence l’urgence d’un engagement soutenu et courageux contre les discours de haine, tant au sein des institutions qu’en dehors.

L’événement s’est conclu par une salve d’applaudissements et un moment de convivialité, laissant aux participants le sentiment des progrès accomplis et des nombreux défis à relever.

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