Rapport

Entre disponibilité et accessibilité : une analyse comparative de la protection contre les violences sexistes pour les femmes migrantes en Belgique et en Suède

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Ce rapport propose une analyse comparative des mesures prises en Belgique et en Suède pour protéger les femmes migrantes contre les violences sexistes, révélant un écart important entre les droits légaux inscrits dans la loi et leur accessibilité réelle dans la pratique. S’appuyant sur les cadres juridiques, les documents de politique publique et une abondante littérature grise, il montre comment la précarité du statut migratoire, les barrières linguistiques et bureaucratiques, la fragmentation institutionnelle et les biais systémiques influencent l’exposition des femmes migrantes aux violences et limitent leur accès à la justice. En examinant les deux pays sous l’angle de l’intersectionnalité et des violences institutionnalisées, le rapport met en lumière les défis communs, les obstacles propres à chaque pays et les domaines où des réformes au niveau de l’UE sont nécessaires de toute urgence pour garantir à toutes les femmes un accès sûr à la protection, au soutien et à la justice.

1.    Introduction

Partout en Europe, les femmes qui migrent ou demandent l’asile se trouvent prises au piège de deux régimes puissants : celui des violences sexistes et celui du contrôle des migrations. En théorie, la plupart des États se présentent comme des champions de l’égalité des sexes et des droits humains. La Suède est régulièrement citée comme un chef de file mondial en la matière, tandis que la Belgique a mis en place un dispositif législatif et des plans nationaux impressionnants pour lutter contre les violences sexistes. Cependant, lorsqu’on examine les pratiques concrètes et le quotidien des femmes migrantes en situation irrégulière, dépendantes ou en situation de précarité, une question cruciale se pose : ces femmes ont-elles un accès égal et effectif à la protection, ou sont-elles seulement mentionnées dans le discours officiel sur les droits, mais exclues de leur application concrète ?

Ce rapport répond à cette question à travers une étude de cas comparative entre la Belgique et la Suède. Ces deux pays ont ratifié la Convention d’Istanbul ; ils adhèrent aux normes de l’UE, notamment à la directive relative aux droits des victimes et à la proposition de directive sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ; et ils affirment garantir le soutien, la protection et l’accès à la justice pour toutes les femmes. Parallèlement, ils opèrent dans le cadre d’un régime migratoire européen qui engendre des statuts juridiques précaires, une protection temporaire, une dépendance à l’égard du parrainage et le risque constant d’expulsion.

Notre approche est volontairement ciblée et politique : nous étudions les violences sexistes non pas en général, mais telles qu’elles sont vécues par les femmes migrantes et réfugiées, en particulier celles dont le droit de séjour est précaire ou dépend d’un partenaire, d’un employeur ou d’une procédure d’asile. Nous nous intéressons non seulement à l’existence de mécanismes pertinents (ordonnances de protection, titres de séjour, aide juridictionnelle, centres d’hébergement), mais aussi à leur accessibilité sans exposer les femmes à de nouveaux risques.

Le rapport s’appuie sur les questions directrices suivantes :

  • Comment la Belgique et la Suède définissent-elles et mettent-elles en œuvre la protection contre les violences sexistes pour les femmes migrantes dans leurs cadres juridiques, politiques et institutionnels respectifs ?
  • Comment le statut migratoire précaire ou dépendant influence-t-il à la fois l’exposition à la violence et l’accès aux recours ?
  • Comment et de quelles manières les institutions elles-mêmes produisent-elles ou renforcent-elles les préjudices que nous appelons violence institutionnalisée ?
  • Que révèlent ces cas aux instances de l’UE et aux acteurs régionaux en matière de renforcement de la protection des femmes migrantes en Europe ?

Pour répondre à ces questions, ce rapport réunit : un cadre théorique et conceptuel qui, dans sa section 2, définit les violences basées sur le genre (VBG), l’accès à la justice, l’intersectionnalité, les violences institutionnalisées et la distinction essentielle entre disponibilité et accessibilité des droits ; une méthodologie et une analyse des données issues de recherches documentaires, d’analyses juridiques et politiques, de la littérature académique et de la littérature grise provenant d’ONG et d’acteurs institutionnels (section 3) ; des chapitres consacrés à la Belgique et à la Suède (section 4) où sont présentés et analysés en détail les contextes législatif, politique et institutionnel ; une section comparative (section 5) qui identifie les convergences, les divergences et les pratiques transposables ; des conclusions et des recommandations (sections 6 et 7) adressées aux autorités nationales et aux instances européennes. Le rapport adopte explicitement une perspective féministe et décoloniale. Plutôt que de considérer les femmes migrantes comme une catégorie résiduelle au sein de politiques génériques en faveur des femmes, il place leurs expériences vécues au cœur du diagnostic du système dans son ensemble. Lorsque le système fonctionne pour les femmes les plus vulnérables – femmes roms sans papiers en Suède, femmes demandeuses d’asile hébergées dans des centres isolés, conjointes dépendantes en Belgique qui risquent de perdre leur statut en cas de rupture – il a de fortes chances de fonctionner également pour d’autres. En revanche, lorsqu’il échoue, cet échec révèle de profondes failles structurelles dans la manière dont l’Europe conçoit et organise la protection contre les violences sexistes.

 

2. Cadre théorique et conceptuel

2.1. Définition des violences sexistes et accès à la justice

Ce rapport utilise une définition large et internationalement reconnue de la violence fondée sur le genre (VFG), conforme aux normes des Nations Unies et à la Convention d’Istanbul. La VFG s’entend de tout acte de violence physique, sexuelle, psychologique ou économique.

Cela désigne toute forme de discrimination à l’encontre d’une femme en raison de son sexe, ou toute discrimination qui affecte les femmes de manière disproportionnée. Cela inclut les menaces de tels actes, la coercition et la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les exemples incluent, sans toutefois s’y limiter, les suivants : violences conjugales et entre partenaires intimes, sous forme d’agressions physiques, de violences sexuelles, de viol conjugal, de menaces et de harcèlement ; contrôle coercitif : ensemble de comportements exercés par un partenaire ou un membre de la famille – par l’isolement, la surveillance, le contrôle financier, les menaces envers les enfants et les menaces d’expulsion – visant à microgérer la vie d’une femme ; violences le long des routes migratoires et en milieu institutionnel, notamment les abus sexuels, le harcèlement, l’exploitation au travail et dans le logement, ainsi que les violences en détention ou en accueil ; violences d’État et structurelles – les manières dont les lois et les pratiques institutionnelles rendent les femmes vulnérables à la violence ou les pénalisent lorsqu’elles tentent de se protéger.

Dans ce contexte, l’accès à la justice ne se limite pas aux procédures judiciaires ou aux poursuites pénales d’un auteur d’infraction, mais s’envisage comme un ensemble de mécanismes et de soutiens permettant aux femmes de dénoncer les violences subies en toute sécurité et d’être crues, d’obtenir des mesures de protection telles que des ordonnances d’éloignement ou de protection et un logement sûr, d’exercer un recours juridique et de bénéficier d’une assistance juridique, notamment pour l’obtention d’un titre de séjour indépendamment de leur partenaire violent, d’accéder au soutien sanitaire, psychosocial et social nécessaire à leur rétablissement et à la reconstruction de leur vie, et d’interagir avec les institutions sans craindre de représailles liées au contrôle des migrations ou à la perte de leur statut légal. Autrement dit, l’accès à la justice n’est effectif que lorsqu’une femme peut demander de l’aide sans être contrainte de choisir entre sa sécurité physique et son droit de rester dans le pays, ses moyens de subsistance ou le bien-être de ses enfants.

C’est précisément cette tension qui structure le cœur de notre analyse de la loi suédoise sur les services sociaux, de la loi sur les étrangers et du code pénal, ainsi que de la loi belge sur l’immigration, de ses cadres d’ordonnances de protection et de son système d’aide juridique pro deo dans les sections qui suivent.

2.2 Intersectionnalité : Genre, migration et vulnérabilité

Notre analyse s’inscrit dans une perspective féministe intersectionnelle qui conçoit les expériences de violence et de protection des femmes comme le fruit de multiples axes de pouvoir qui s’entrecroisent. Le genre n’opère jamais isolément ; il s’articule avec la race, la classe sociale, le statut migratoire, le handicap, l’âge, la religion et la sexualité, entre autres.

Parmi les femmes migrantes et réfugiées en Europe, de nombreuses intersections sont particulièrement marquées : le statut migratoire – demandeur d’asile, protection temporaire, conjoint à charge, sans-papiers ou citoyenne mobile de l’UE en situation précaire – conditionne leur accès à l’emploi, au logement, aux soins de santé et à leurs droits. Ce statut devient également un instrument de contrôle dans les relations abusives, le partenaire pouvant menacer d’expulsion ou de retrait du parrainage.

La racialisation et l’appartenance ethnique, par exemple chez les femmes roms d’Europe de l’Est, les réfugiés racialisés d’Irak ou de Thaïlande en Suède, ou les femmes des pays du Sud en Belgique, influencent la manière dont les institutions perçoivent la crédibilité, le « mérite » et le risque, ainsi que la violence et la discrimination à caractère raciste.

Le statut socio-économique, en particulier les faibles revenus, le travail informel et le sans-abrisme, accroît l’exposition à l’exploitation et réduit la capacité à quitter des situations abusives ou à faire face à des bureaucraties complexes.

La distance culturelle et linguistique, ainsi que l’histoire du colonialisme et le discours anti-migrants, engendrent une méfiance envers les institutions et rendent plus difficile pour les femmes l’accès à l’information, aux interprètes et aux services culturellement adaptés.

L’intersectionnalité n’est pas seulement un outil descriptif, mais aussi une exigence normative. Elle démontre qu’une politique de lutte contre les violences sexistes et sexuelles « uniforme », conçue pour la figure idéalisée de la femme citoyenne disposant d’un revenu stable, maîtrisant la langue nationale et pleinement reconnue par l’État, ne répondra pas aux besoins des femmes dont la vie ne correspond pas à ce modèle. Les cas suédois et belges que vous évoquez plus loin, notamment la non-prise en compte de la nationalité des victimes dans les statistiques criminelles suédoises, l’exclusion des femmes sans papiers des systèmes de protection sociale et les protections liées au statut de résidence en Belgique, illustrent concrètement la manière dont les inégalités intersectionnelles se manifestent dans le droit et la pratique.

2.3 Violence institutionnalisée : obstacles systémiques et lacunes politiques

Le débat public et politique sur les violences sexistes persiste à les présenter comme un phénomène se produisant « entre individus » : au sein des familles, des relations intimes ou des communautés. Ce rapport aborde la notion de violence institutionnalisée afin de mettre en lumière la manière dont les institutions elles-mêmes peuvent produire, amplifier ou normaliser les préjudices.

La violence institutionnalisée peut se manifester de multiples façons interdépendantes. Les lois et les procédures peuvent conditionner la sécurité des femmes à leur coopération avec des systèmes qu’elles redoutent, par exemple lorsque le signalement de violences les expose à des contrôles d’immigration ou à une détention. Les règles administratives peuvent restreindre davantage l’accès aux services essentiels en conditionnant l’aide au statut légal, privant ainsi les femmes sans papiers ou bénéficiant d’une protection temporaire de solutions sûres en matière de logement, de revenus ou de soins de santé. Les pratiques de gestion des données, notamment l’omission d’enregistrer la nationalité ou le statut migratoire des victimes, rendent des groupes entiers statistiquement invisibles et donc politiquement insignifiants. Parallèlement, les structures de gouvernance répartissent souvent les responsabilités entre plusieurs niveaux et secteurs sans coordination adéquate, créant une fragmentation, des lacunes et un accès inégal selon le lieu de résidence des femmes. Ces dynamiques sont exacerbées lorsque les acteurs institutionnels reproduisent des stéréotypes racistes, sexistes ou xénophobes, traitant certaines femmes comme moins crédibles ou moins « méritantes » de protection.

De ce point de vue, la question essentielle n’est pas de savoir si la Suède ou la Belgique disposent de lois formellement « efficaces » en matière de violences sexistes, mais plutôt si leurs systèmes migratoires, sociaux et judiciaires créent collectivement un environnement où les femmes migrantes peuvent demander de l’aide en toute sécurité. Les exemples que vous citez, tels que l’incapacité de la directive européenne à garantir la sécurité des signalements pour les femmes sans papiers, la charge de la preuve imposée aux femmes demandant un titre de séjour indépendant en vertu de la loi belge sur l’immigration, ou encore l’exclusion par la Suède de certains migrants de l’UE et de femmes sans papiers de l’accès à des soins de santé abordables, sont considérés dans ce rapport comme des formes de violence institutionnalisée, même lorsqu’elles sont juridiquement justifiées au titre de la « gestion des migrations » ou des « contraintes budgétaires ».

2.4 Perspective comparative institutionnelle

La Belgique et la Suède n’ont pas été choisies par hasard, mais parce qu’elles offrent deux modèles institutionnels différents au sein d’un même cadre normatif européen.

La Suède est souvent considérée comme un « pays modèle » en matière d’égalité des sexes : elle dispose d’un gouvernement féministe, d’une représentation féminine parmi les plus élevées au monde, d’une stratégie nationale de longue date pour lutter contre les violences faites aux femmes par les hommes et de solides responsabilités municipales, conformément à la loi sur les services sociaux. Les cadres juridiques relatifs aux violences sexistes et à la migration, tels que la loi sur les étrangers, et l’organisation du logement protégé par l’Agence des migrations et les municipalités, s’inscrivent dans une logique d’État-providence privilégiant l’accès universel.

À l’inverse, la Belgique est un État fédéral où les compétences sont réparties entre les niveaux fédéral, régional et communautaire. Sa réponse aux violences sexistes repose sur un ensemble complexe de droit pénal, de droit civil, de loi sur l’immigration et de loi sur l’aide juridictionnelle, complété par des plans d’action nationaux successifs. La société civile – notamment les organisations féministes et de défense des droits des migrants – joue un rôle important dans la prestation de services et le suivi, mais la fragmentation institutionnelle engendre des inégalités régionales et des lacunes en matière de coordination.

Bien que les deux pays adhèrent publiquement à la Convention d’Istanbul et aux directives de l’UE, et participent tous deux au suivi du GREVIO, ils incarnent néanmoins des manières différentes de gérer le lien entre les violences sexistes et les migrations : un tel modèle est plus centralisé et axé sur le bien-être, avec les municipalités en première ligne, tandis que les centres d’hébergement et les ONG sont fortement impliqués dans un cadre politique coordonné.

Le modèle est plus fragmenté et centré sur le droit, avec une architecture formelle des droits bien définie, mais une cohérence opérationnelle plus faible et des tensions plus marquées entre le contrôle des migrations et la protection contre les violences sexistes en Belgique. Notre analyse comparative s’intéresse donc à la conception juridique : comment les violences sexistes, le statut migratoire et les droits des victimes sont encadrés par la loi ; à la structure de gouvernance : qui est responsable de quoi et comment la coordination fonctionne – ou échoue ; aux pratiques de mise en œuvre : comment les lois sont appliquées dans les commissariats, les centres d’asile, les services sociaux, les tribunaux et les centres d’hébergement ; et aux connaissances et aux données : ce qui est comptabilisé et ce qui ne l’est pas – par exemple, l’absence de données sur l’origine ethnique ou la nationalité dans les statistiques criminelles suédoises, ou le manque de données sur les violences sexistes ventilées par statut en Belgique.

Cela nous permet non seulement de voir quel pays a de « meilleures lois », mais aussi comment l’organisation institutionnelle façonne la possibilité concrète de protection.

2.5 Différence conceptuelle entre disponibilité et accessibilité

L’un des outils analytiques les plus importants de ce rapport est la distinction qu’il établit entre la disponibilité et l’accessibilité des droits et des services.

La disponibilité fait référence à l’existence de principe d’une mesure donnée : la loi reconnaît-elle les violences conjugales comme un crime ? Permet-elle à la victime d’obtenir un titre de séjour indépendant ? Les centres d’hébergement, l’aide juridictionnelle et les ordonnances de protection font-ils officiellement partie du système ? L’accessibilité renvoie à la question de savoir si, en pratique, compte tenu de leur statut, de leurs ressources, de leurs compétences linguistiques, de leur accès à l’information et de leur confiance dans les institutions et l’organisation des services, les femmes peuvent effectivement recourir à ces mécanismes. Une femme sans papiers peut-elle appeler la police sans risquer d’être placée en détention ou expulsée ? Une femme ayant des compétences linguistiques limitées peut-elle s’orienter dans une procédure d’ordonnance de protection exigeant des documents écrits dans une langue nationale, sans interprète ? Une citoyenne rom de l’UE en Suède peut-elle réellement accéder aux soins de santé subventionnés, ou devra-t-elle débourser des milliers d’euros malgré ses droits théoriques ? Cette distinction est déjà intégrée dans les sections consacrées à votre pays. Par exemple : en Belgique, la loi sur l’immigration, les lois sur les ordonnances de protection et le système d’aide juridictionnelle pro deo sont clairement disponibles sur le papier, mais leur accès est conditionnel et inégal, notamment pour les femmes en situation irrégulière ou dépendante, celles ayant des compétences linguistiques limitées ou celles sans papiers. Bien que la loi sur les services sociaux, la loi sur les étrangers et le code pénal garantissent formellement protection et soutien en Suède, le manque de données ventilées par statut, l’exclusion de fait de certains migrants européens et femmes sans papiers des systèmes de protection sociale, ainsi que l’invisibilité des expériences des femmes migrantes dans les statistiques, compromettent l’accessibilité réelle. En appliquant systématiquement cette distinction, le rapport se refuse à se contenter de listes de critères juridiques pour évaluer si les droits se traduisent concrètement dans la réalité. Il permet également une critique plus nuancée des instruments européens : une directive ou une convention peut accroître considérablement la disponibilité sans pour autant garantir l’accessibilité, notamment lorsque le signalement sécurisé n’est pas prévu, sans parler du partage de données avec les autorités migratoires ou de la prise en compte des besoins des femmes en situation irrégulière. Dans les sections suivantes, les concepts théoriques introduits ici – violences sexistes et accès à la justice, intersectionnalité, violence institutionnalisée, analyse institutionnelle comparative et disponibilité versus accessibilité – serviront à interpréter les descriptions détaillées des lois et politiques suédoises et belges, ainsi que les cadres internationaux (Convention d’Istanbul, Directive relative aux droits des victimes, proposition de directive sur la violence à l’égard des femmes) qui définissent leurs obligations.

 

3. Méthodologie

Ce rapport adopte une approche méthodologique qualitative et comparative visant à analyser non seulement les cadres juridiques et politiques formels en Belgique et en Suède, mais aussi leur accessibilité concrète pour les femmes migrantes et réfugiées victimes de violences sexistes. La méthodologie s’articule autour de quatre composantes interdépendantes : recherche documentaire, analyse juridique et politique, revue de la littérature grise et intégration de la recherche universitaire internationale. Ensemble, ces éléments permettent de mettre en lumière le décalage entre l’existence de mécanismes de protection prévus par la loi et leur accessibilité réelle pour les femmes.

3.1 Recherche documentaire

Cette étude repose sur une recherche documentaire approfondie s’appuyant sur des sources primaires et secondaires produites par les gouvernements nationaux, les institutions de l’UE, les organismes internationaux de surveillance et les organisations de la société civile. Elle a notamment pris en compte la législation nationale, les débats parlementaires, les stratégies gouvernementales et les lignes directrices interministérielles en Belgique et en Suède. Par ailleurs, des documents internationaux et régionaux clés ont été analysés, tels que les rapports d’évaluation du GREVIO et les rapports alternatifs soumis par des organisations féministes et de défense des droits des migrants, ainsi que des instruments européens comme la Convention d’Istanbul, la directive relative aux droits des victimes et la proposition de directive relative à la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.

Ce travail de recherche documentaire a permis d’obtenir un aperçu systématique des architectures juridiques, des dispositifs institutionnels et des engagements déclarés des deux pays, et a jeté les bases de la compréhension de la manière dont la protection contre les violences sexistes s’articule avec le contrôle des migrations à différents niveaux de gouvernance.

3.2 Analyse des documents juridiques et politiques

L’analyse détaillée des textes juridiques et des cadres politiques constitue le cœur même des chapitres consacrés à chaque pays. Dans le cas de la Belgique, cela a impliqué l’analyse de la loi sur les étrangers (notamment les articles 10 et 42 bis relatifs aux permis de séjour indépendants pour les victimes), des dispositions pénales et civiles concernant les mesures de protection, ainsi que de la loi sur l’aide juridictionnelle régissant l’accès à une représentation pro deo. Les plans d’action nationaux et les stratégies régionales de lutte contre les violences sexistes ont été examinés afin de comprendre la répartition des compétences aux niveaux fédéral, régional et communautaire, et son incidence sur la mise en œuvre concrète.

Pour la Suède, l’analyse a porté sur la loi relative aux services sociaux (SoL) et les responsabilités des municipalités en matière de protection des victimes, la loi sur les étrangers et son régime de séjour temporaire pour les bénéficiaires de la protection internationale, ainsi que sur les dispositions pertinentes du Code pénal suédois définissant les violences domestiques et sexuelles. Ces documents ont été examinés conjointement avec la Stratégie nationale décennale suédoise de lutte contre les violences masculines faites aux femmes et les plans d’action opérationnels qui la concrétisent.

Cette analyse juridique et politique nous a permis de recenser les protections formelles disponibles dans chaque pays, d’identifier les points de convergence et de divergence, et d’évaluer comment la conception institutionnelle influence la navigation pratique des voies de protection.

3.3 Analyse de la littérature grise

Parce que les expériences des femmes migrantes restent souvent invisibles dans les statistiques officielles et les données administratives, la littérature grise constitue un élément essentiel de la méthodologie. L’étude s’appuie sur des rapports d’ONG, des évaluations institutionnelles et des documents parallèles de la société civile qui offrent un éclairage nuancé sur la mise en œuvre concrète des politiques et sur la manière dont les groupes marginalisés interagissent avec les systèmes de protection.

Cette analyse comprend, entre autres, le document d’information ENoMW/HumMingBird (hb-briefing-paper-final-1), les rapports alternatifs belges soumis au GREVIO, les analyses d’organismes nationaux de suivi tels que Myria et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, ainsi que les publications d’ONG suédoises traitant des obstacles à l’accès aux centres d’hébergement, aux services sociaux et au soutien municipal. Ces sources mettent en lumière les conséquences concrètes des dispositifs juridiques et institutionnels, révélant des barrières systémiques, des disparités régionales et des pratiques d’exclusion informelles qui, bien qu’absentes des textes législatifs, déterminent profondément la sécurité et les choix des femmes.

3.4 Intégration des données probantes issues du monde universitaire

Afin de situer les cas belge et suédois dans un contexte analytique plus large, le rapport intègre les résultats de recherches universitaires internationales sur la violence, les migrations et l’accès à la justice. Ces résultats comprennent une synthèse qualitative de données probantes sur la violence subie par les femmes en situation irrégulière (Innes et al., s12992-024-01085-1) ; deux études du projet SAHAR sur la violence conjugale et l’emprise psychologique dans les camps de réfugiés (Spangaro et al. ; Spence et al.) ; une analyse exploratoire mondiale sur les expériences d’accès croisées aux services de soutien aux victimes de violences sexistes (Essue et al., e001405.full) ; et une étude qualitative sur la violence familiale chez les femmes en situation irrégulière en Australie (Vasil, 10.1177_10778012231199107).

Ces études ne sont pas considérées comme des cas d’étude externes ou sans lien avec le sujet, mais comme des outils conceptuels qui éclairent des schémas structurels également présents en Europe : la dépendance à l’égard des auteurs de violences pour obtenir un statut légal, la crainte des autorités, les obstacles bureaucratiques, l’exclusion linguistique et les effets omniprésents de la violence institutionnalisée. Leur intégration renforce la capacité d’analyse du rapport pour interpréter les cadres politiques suédois et belges à travers des modèles de vulnérabilité et de résistance reconnus internationalement.

3.5 Limitations

Ce rapport s’appuie exclusivement sur des sources secondaires et ne comprend ni travail de terrain ni entretiens directs. Si cela permet une vue d’ensemble comparative, cela limite la possibilité de documenter les pratiques émergentes ou les formes informelles d’exclusion qui restent non enregistrées. Les lacunes en matière de données sont particulièrement criantes concernant les femmes sans papiers, tant en Belgique qu’en Suède. En Suède, la non-inscription systématique de la nationalité ou du statut migratoire des victimes dans les bases de données policières et criminelles rend les femmes migrantes statistiquement invisibles ; en Belgique, les données désagrégées sur le statut de résidence sont limitées et fragmentées entre les institutions.

Les comparaisons présentées dans ce rapport doivent donc être considérées comme indicatives et non exhaustives. Elles ne prétendent pas représenter l’ensemble des interactions entre violences sexistes et migration dans les deux pays, mais mettent plutôt en lumière des schémas structurels essentiels à la réflexion, à l’apprentissage et à la réforme des politiques au niveau de l’UE. Malgré ces limites, la triangulation de l’analyse juridique, de la littérature grise et des données qualitatives mondiales offre une base solide pour évaluer comment l’accès à la justice des femmes migrantes est structuré, facilité ou entravé au sein des deux systèmes nationaux.

 

4. Contextes nationaux et cadres institutionnels

4.1 Belgique

La Belgique présente un cadre juridique et politique complexe en matière de violences sexistes, façonné par la répartition des compétences entre les niveaux fédéral, régional et communautaire. Bien que le pays ait ratifié des instruments internationaux clés, notamment la Convention d’Istanbul et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), la protection accordée aux femmes immigrées dépend largement de la manière dont ces engagements sont mis en œuvre au sein de systèmes nationaux marqués par la diversité linguistique, la fragmentation administrative et une coordination institutionnelle inégale. À cet égard, la distinction entre disponibilité et accessibilité devient essentielle : si les instruments juridiques belges sont généralement disponibles sur le papier, leur accessibilité pratique est fortement conditionnée par le statut de résidence, la dépendance bureaucratique, les compétences linguistiques et la capacité des institutions à se coordonner efficacement. Des rapports récents d’ONG, en particulier ceux d’organisations féministes et de personnes migrantes, révèlent par ailleurs que ces tensions structurelles sont amplifiées pour les femmes sans papiers, celles qui dépendent d’un permis de regroupement familial ou celles qui suivent une procédure d’asile, ce qui les rend légalement éligibles mais insuffisamment protégées.

4.1.1 Loi sur l’immigration : Dépendance en matière de résidence, dépendance structurelle et reproduction de la vulnérabilité

La loi sur l’immigration du 15 décembre 1980 (loi sur les étrangers) constitue le fondement de la gouvernance migratoire belge et joue un rôle déterminant dans l’exposition des femmes migrantes aux violences sexistes. Si les articles 10 et 42 bis sont souvent cités comme preuve du respect par la Belgique de l’article 59 de la Convention d’Istanbul, qui prévoit une voie d’accès à un titre de séjour autonome pour les femmes dont le statut de regroupement familial est précaire en raison de violences conjugales, les analyses approfondies menées par des ONG, des organisations féministes et des chercheuses et chercheurs universitaires révèlent que ces mécanismes, bien que légalement disponibles, s’inscrivent dans un contexte structurel plus large qui en limite fortement l’accessibilité concrète.

Un constat partagé par les organisations féministes et celles dirigées par des personnes migrantes est que la dépendance au titre du séjour n’est pas simplement une situation juridique, mais une forme de vulnérabilité structurelle que les auteurs de violences peuvent exploiter comme outil de contrôle coercitif. Nombre de femmes arrivent en Belgique dans le cadre du regroupement familial et intègrent des foyers où le partenaire ou le conjoint – souvent l’auteur des violences – contrôle l’accès aux documents, aux ressources financières, aux réseaux sociaux et aux communications administratives. Le cadre juridique, involontairement, renforce cette dynamique : il positionne le partenaire référent comme le « pilier » par lequel le séjour de la femme est légitimé, inscrivant ainsi des asymétries de pouvoir liées au genre directement au sein de l’administration. Concrètement, cela signifie que les agresseurs peuvent menacer d’expulsion, retenir la carte de séjour de la femme, intercepter le courrier de l’Office des étrangers ou manipuler les procédures d’enregistrement, créant une forme de « captivité administrative » largement documentée dans les rapports des ONG et dans la littérature internationale sur les violences liées au statut migratoire précaire.

Même lorsque les femmes connaissent les articles 10 et 42 bis, les exigences en matière de preuves constituent un obstacle majeur. Les services d’immigration s’appuient fortement sur des preuves formelles – rapports de police, certificats médicaux, procédures judiciaires – même lorsque la violence prend des formes non physiques ou cumulatives telles que les violences psychologiques, l’emprise, l’isolement social ou les manipulations administratives. Les femmes migrantes n’ont souvent pas accès à des services de santé adaptés à leur culture et capables de documenter leurs blessures, ou bien elles s’abstiennent de solliciter une assistance médicale ou policière par crainte, en raison de barrières linguistiques ou de mauvaises expériences antérieures avec les autorités. De ce fait, les violences psychologiques ou économiques, bien que reconnues par le droit belge, atteignent rarement le seuil de « preuves suffisantes » exigé par les services d’immigration. Cette asymétrie des preuves pénalise de manière disproportionnée les femmes issues de communautés où la méfiance envers les autorités est historiquement ancrée et où le signalement des violences peut entraîner une stigmatisation sociale ou un risque de représailles.

De plus, l’absence de mécanismes de signalement sécurisés entre la police et les services d’immigration aggrave les risques liés à la recherche d’aide. Les femmes sans papiers ou celles dont le statut est devenu précaire suite à une rupture hésitent à signaler les violences, car tout contact avec la police peut entraîner des contrôles d’immigration ou une procédure de détention. Des ONG ont recensé de nombreux cas de femmes ayant quitté physiquement un domicile violent, mais y étant retournées car les centres d’hébergement exigeaient des documents administratifs qu’elles ne pouvaient obtenir en toute sécurité. Cette situation engendre un cercle vicieux de violence : les femmes ne peuvent rassembler de preuves sans interagir avec les institutions, or interagir avec elles peut mettre en péril leur séjour en Belgique.

Les analyses décoloniales de la migration féminine en Belgique approfondissent cette critique en soulignant comment la loi sur les étrangers positionne souvent les femmes migrantes comme des sujets administrativement dépendants, dont la légitimité est évaluée à l’aune de la stabilité de la famille nucléaire, de la réussite de l’intégration et du respect des exigences bureaucratiques. Ce cadre ne laisse guère de place à la reconnaissance des conditions structurelles – racisme, précarité de l’emploi, exclusion linguistique – qui accroissent la vulnérabilité des femmes migrantes aux violences sexistes et limitent leur capacité à affirmer leur autonomie en tant que personnes dans le système juridique.

En ce sens, la loi sur l’immigration ne se contente pas de réglementer le lieu de résidence : elle crée des conditions de vulnérabilité institutionnalisée qui influencent la manière dont les violences sont vécues, signalées et prises en charge. Bien que la Belgique ait prévu des dispositions légales permettant aux femmes de sortir de la dépendance, l’écosystème socio-juridique dans lequel ces dispositions s’inscrivent en neutralise souvent le potentiel protecteur. Le décalage entre l’existence légale et l’accessibilité réelle n’est donc pas dû à un échec individuel, mais au résultat prévisible d’un système qui ancre la dépendance genrée au niveau structurel.

4.1.2 Codes pénal et civil : ordonnances de protection, voies juridiques et obstacles structurels en pratique

Le droit pénal et le droit civil belges offrent un large éventail de mécanismes de protection contre les violences conjugales et domestiques. La criminalisation des violences conjugales comme circonstance aggravante (1997) et l’introduction de la mesure d’éviction du domicile en 2012 constituent des avancées législatives importantes. Sur le papier, ces outils forment un arsenal juridique cohérent visant à éloigner les auteurs de violences du domicile, à prévenir d’autres préjudices et à offrir aux victimes une protection immédiate et durable. Cependant, une analyse approfondie menée par des ONG révèle que l’utilisation concrète de ces outils demeure fortement entravée par des obstacles systémiques, la complexité administrative et une mise en œuvre inégale selon les régions et les contextes linguistiques.

Pour les femmes migrantes et sans papiers, le premier et le plus persistant obstacle est linguistique : les demandes d’ordonnances de protection doivent être formulées en néerlandais ou en français, et la disponibilité des interprètes demeure inégale, sous-financée et souvent inexistante en cas d’urgence. Nombre d’entre elles sont contraintes de s’appuyer sur leur conjoint, des membres de leur famille ou des connaissances non formées pour traduire des informations sensibles – une situation qui facilite la coercition, déforme les témoignages et les expose à de nouveaux risques. Cette dépendance linguistique compromet directement l’accès aux ordonnances de protection, indépendamment de leur validité légale. Les centres d’hébergement, les bureaux du CPAS/OCMW et les organisations féministes signalent que les femmes arrivent fréquemment sans savoir que des ordonnances d’éloignement existent ou croient (à tort) qu’elles requièrent le consentement de l’auteur des violences ou l’ouverture d’une procédure de divorce.

Les pratiques policières constituent un second obstacle. Malgré la définition juridique des violences domestiques comme infraction pénale, les services de police locaux traitent souvent les incidents domestiques, notamment ceux impliquant des familles migrantes, comme des différends privés plutôt que comme des atteintes à l’intégrité physique. Les organisations féministes ont documenté des schémas récurrents de minimisation, de culturalisation (« c’est normal dans leur communauté ») et de réorientation vers la médiation, autant de pratiques qui contreviennent aux obligations de la Belgique au titre de la Convention d’Istanbul et dissuadent les femmes de demander de l’aide. De plus, dans les municipalités où la prise en charge des violences sexistes est limitée, les policiers peuvent manquer de formation sur les techniques de contrôle coercitif ou les entretiens tenant compte des spécificités culturelles, ce qui conduit à des rapports incomplets qui ne permettent pas d’étayer les demandes ultérieures d’ordonnances de protection.

Les procédures judiciaires d’obtention d’ordonnances de protection civile sont tout aussi complexes et variables. Les tribunaux divergent dans leur interprétation des notions de « danger imminent » ou de « violence continue », ce qui engendre des résultats très différents pour des femmes ayant vécu des situations similaires. Les femmes migrantes sont touchées de manière disproportionnée par ces inégalités, car elles manquent souvent de connaissances juridiques, de ressources financières, de solutions de garde d’enfants ou de la possibilité d’assister à de multiples audiences. Dans certains cas, les juges exigent implicitement des femmes qu’elles démontrent des compétences linguistiques ou qu’elles disposent d’un logement stable, ce qui désavantage considérablement les femmes nouvellement arrivées ou socialement isolées.

L’absence de parcours institutionnels coordonnés fragilise davantage le potentiel protecteur des mesures civiles et pénales. En Suède, les ordonnances de protection s’inscrivent dans un réseau de soutien municipal global qui relie la police, les services sociaux, les centres d’hébergement et l’aide juridique au sein d’une chaîne unifiée. En Belgique, en revanche, ces institutions restent cloisonnées : un policier peut déposer une plainte sans orienter la femme vers des services spécialisés ; le CPAS/OCMW peut apporter une aide financière sans être informé d’une procédure judiciaire en cours ; un avocat commis d’office peut traiter une ordonnance d’éloignement sans en comprendre les conséquences sur le statut de résident ; et les centres d’hébergement peuvent manquer de l’expertise juridique nécessaire pour accompagner les femmes tout au long des procédures complexes. Cette fragmentation a pour conséquence que les mécanismes juridiques destinés à protéger les victimes ne fonctionnent souvent pas comme un système intégré.

Surtout, les ordonnances de protection s’entrecroisent avec le régime migratoire, restreignant davantage l’accès aux ressources. Pour les femmes dont le lieu de résidence dépend de leur conjoint, demander une ordonnance d’interdiction peut entraîner des représailles administratives : les partenaires peuvent menacer de retirer leur parrainage, refuser de renouveler l’adresse commune ou saboter délibérément leur inscription auprès de la mairie. Les autorités administratives belges s’appuyant fortement sur la stabilité du concubinage comme indicateur de la légitimité de la relation, une séparation forcée, même imposée par une ordonnance d’interdiction, peut compromettre les procédures d’immigration. Les femmes migrantes se trouvent ainsi face à un choix impossible : préserver leur sécurité physique en se séparant ou préserver leur sécurité juridique en restant. Même lorsque la loi autorise théoriquement les deux options, l’absence de protocoles intersectoriels coordonnés fait que les femmes doivent concilier des exigences administratives contradictoires.

Enfin, les statistiques judiciaires et les données des ONG confirment que les femmes migrantes sont largement sous-représentées parmi les demandeuses d’ordonnances de protection, ce qui témoigne non pas d’un moindre besoin, mais d’un accès restreint. Le système demeure donc formellement inclusif, mais fondamentalement excluant, renforçant un schéma plus large où les protections juridiques existent sans pour autant parvenir à prendre en compte les réalités structurelles, linguistiques, économiques et migratoires qui façonnent le vécu des violences faites aux femmes.

4.1.3 Plans d’action nationaux et régionaux : gouvernance fragmentée, mise en œuvre inégale et production structurelle de l’inaccessibilité

Les Plans d’action nationaux (PAN) successifs de la Belgique pour lutter contre les violences sexistes – dont le plus récent est le Plan 2021-2025 – témoignent de l’engagement politique le plus fort du pays envers la Convention d’Istanbul. Ces plans identifient explicitement les femmes migrantes comme un groupe prioritaire, reconnaissent les vulnérabilités accrues liées à la précarité migratoire et définissent des mesures visant à améliorer l’accès aux centres d’hébergement, à l’assistance juridique et au soutien psychosocial. Sur le papier, l’architecture des PAN est vaste et reflète une approche multisectorielle conforme aux « quatre piliers » de la Convention d’Istanbul : prévention, protection, poursuites et politiques coordonnées.

Pourtant, les analyses féministes et décoloniales de la gouvernance belge révèlent que les plans d’action nationaux (PAN) s’inscrivent dans un environnement institutionnel structurellement fragmenté, ce qui influence profondément leur mise en œuvre. La structure fédérale belge répartit la responsabilité des violences sexistes entre l’État fédéral (justice, migration, police), les régions (logement, travail, intégration) et les communautés linguistiques (santé, services psychosociaux, campagnes de prévention). Si ce modèle de gouvernance à plusieurs niveaux est souvent salué pour son inclusivité, les rapports parallèles des ONG et les évaluations du GREVIO démontrent systématiquement que cette fragmentation engendre des doublons, des lacunes et des ambiguïtés juridictionnelles qui entravent l’accès des femmes migrantes à la protection.

Par exemple, le niveau fédéral peut introduire de nouveaux outils juridiques tels que des permis de séjour autonomes ou des interdictions de séjour, mais la mise en œuvre concrète de l’hébergement, de l’interprétation et du soutien social relève des compétences régionales ou communautaires, ce qui engendre des disparités territoriales qui affectent de manière disproportionnée les femmes migrantes. La Voix des Femmes et d’autres ONG féministes constatent que certaines municipalités disposent d’équipes spécialisées en violences sexistes, de personnel multilingue et d’un accompagnement adapté aux réalités culturelles, tandis que d’autres s’appuient sur des services sociaux généraux dont l’expertise en matière de migration ou de violences conjugales est limitée. Il en résulte une véritable « loterie du lieu de résidence » où l’accès à la protection pour une femme migrante dépend de son lieu de vie – ou de son lieu d’enregistrement administratif, un processus qui peut lui-même être instrumentalisé par les partenaires violents.

L’évaluation 2020 de GREVIO met en évidence des lacunes supplémentaires : capacités de suivi limitées, collecte de données incohérente, coordination insuffisante entre les bureaux du CPAS/OCMW et les autorités d’immigration, et sous-financement des centres d’accueil locaux. Nombre de ces faiblesses structurelles découlent directement de l’organisation de la gouvernance en Belgique. Le PNA préconise la coordination, mais ne prévoit aucun mécanisme de contrôle permettant d’assurer son application au sein des institutions décentralisées. De ce fait, les ONG deviennent souvent les coordinateurs de protection par défaut, palliant les carences de l’État, mais avec des financements fragiles et une présence territoriale inégale.

De plus, les travaux féministes décoloniaux sur la Belgique soulignent que les cadres politiques continuent de concevoir les « femmes migrantes » comme une catégorie homogène, sans tenir compte des effets différenciés de la race, de la classe sociale, du statut de résident et de l’origine linguistique. Cette homogénéisation au niveau politique conduit à des interventions standardisées qui ne prennent pas en compte les vulnérabilités institutionnelles spécifiques rencontrées par les femmes sans papiers, les femmes titulaires d’un permis de séjour pour personnes à charge, les femmes roms ou les récentes demandeuses d’asile. Concrètement, cela signifie que les mesures du Plan d’action national (PAN) existent peut-être, mais n’atteignent pas toujours les femmes qui en ont le plus besoin.

En définitive, le cadre du PAN met en lumière une tension centrale de la gouvernance belge en matière de VBG : une forte présence d’engagements, mais une accessibilité structurellement inégale des droits. Les femmes migrantes ne sont pas confrontées à des lacunes en raison d’un manque de volonté politique, mais parce que la structure même de la gouvernance disperse les responsabilités, ce qui obscurcit la redevabilité et complique la mise en œuvre. Il en résulte un système où les stratégies nationales prônent les droits, tandis que les réalités locales reproduisent les inégalités de protection.

4.1.4 Loi sur l’aide juridique (système pro deo) : Inégalités structurelles dans l’accès à un avocat et limites des droits formels

La loi belge sur l’aide juridictionnelle instaure un système à deux niveaux d’aide juridictionnelle de premier recours et d’aide juridictionnelle de second recours (pro deo), censé garantir l’accès universel à la justice indépendamment des ressources financières. En théorie, ce cadre juridique incarne un engagement fort en faveur de l’égalité devant la loi. Toutefois, des rapports d’ONG, des évaluations de la profession juridique et des recherches féministes sur les migrations révèlent que le système pro deo est soumis à des contraintes structurelles plus larges qui désavantagent de manière disproportionnée les femmes migrantes et sans papiers.

L’accès à l’aide juridictionnelle de second rang exige la preuve de difficultés financières, généralement par le biais de documents tels que des titres de séjour, des relevés de revenus et des extraits d’acte d’état civil. Or, ce sont précisément ces documents que de nombreuses femmes migrantes ne peuvent obtenir en toute sécurité, soit parce que leur conjoint violent contrôle leurs papiers d’identité, soit parce que tout contact avec les autorités les expose à des poursuites en matière d’immigration. Les ONG féministes signalent fréquemment des cas où des femmes éligibles à l’aide juridictionnelle se voient refuser l’accès à cette aide faute de pouvoir fournir les documents requis. Il en résulte un paradoxe : les femmes qui ont le plus besoin d’une représentation juridique se retrouvent souvent structurellement exclues du système même censé les protéger.

Même lorsque les obstacles administratifs sont levés, des inégalités structurelles persistent quant à la qualité et à la pertinence de l’aide juridictionnelle. Les avocats commis d’office sont inégalement répartis sur le territoire belge et nombre d’entre eux ne possèdent pas de formation spécialisée sur les interactions entre violences sexistes, droit de l’immigration et contrôle coercitif. Les évaluations de Myria soulignent que certains avocats se concentrent exclusivement sur les procédures pénales sans en comprendre les implications en matière d’immigration, ou inversement, laissant ainsi les femmes se débrouiller seules face à des procédures juridiques complexes et interdépendantes. Certains avocats conseillent aux femmes de rester avec leur conjoint violent jusqu’à ce que leur situation en matière de résidence soit réglée, un conseil qui contrevient aux obligations de la Belgique au titre de la Convention d’Istanbul et met directement les victimes en danger.

De plus, la coopération entre les avocats commis d’office, les services sociaux et les centres d’hébergement est largement informelle et repose sur des réseaux personnels plutôt que sur des dispositifs institutionnalisés. Concrètement, cela signifie que les femmes qui intègrent le système par le biais des centres d’hébergement bénéficient d’un accompagnement plus complet que celles qui s’adressent d’abord à la police ou aux bureaux du CPAS/OCMW. L’absence d’un dispositif d’accompagnement intégré renforce le caractère fragmenté de la réponse belge aux violences sexistes : l’aide juridictionnelle devient un outil isolé plutôt qu’un élément d’un système de protection coordonné.

Les barrières linguistiques aggravent ces problèmes structurels. Bien que des services d’interprétation soient officiellement disponibles, les ONG signalent des pénuries chroniques, des retards et un financement irrégulier. Les femmes doivent souvent raconter leurs expériences traumatisantes sans interprétation ou s’appuyer sur des membres bilingues de leur famille, une situation incompatible avec la confidentialité et la sécurité. Cela compromet leur capacité à communiquer efficacement avec les avocats, à contester les décisions administratives erronées ou à comprendre leurs droits procéduraux.

Dans une perspective féministe décoloniale, le système d’aide juridictionnelle révèle des préjugés profonds au sein de la culture institutionnelle du droit. Les récits des femmes migrantes peuvent être perçus avec suspicion, stéréotypés comme culturellement conditionnés ou exagérés, ou relégués au second plan par rapport à des considérations procédurales. Ces injustices épistémiques influencent la manière dont les témoignages sont entendus, dont les preuves sont interprétées et dont la crédibilité est évaluée. Il en résulte non seulement un accès inégal à la représentation, mais aussi un accès inégal à la reconnaissance juridique elle-même.

Le système d’aide juridictionnelle belge illustre ainsi le fossé plus large entre disponibilité et accessibilité : le droit à un avocat existe en droit, mais son exercice pratique est entravé par une série d’obstacles institutionnels, linguistiques, administratifs et épistémiques qui désavantagent systématiquement les femmes migrantes et sans papiers. Tandis que la Suède intègre l’aide juridictionnelle dans un modèle unifié de soutien municipal, la Belgique continue de s’appuyer sur un système structurellement fragmenté où l’accessibilité dépend d’acteurs individuels, de la bonne volonté des institutions et de la présence d’ONG capables de combler les lacunes structurelles.

4.1.5 Rapports institutionnels et de suivi : invisibilité statistique, surveillance fragmentée et limites de la responsabilité institutionnelle

Le dispositif belge de suivi des migrations et des violences sexistes repose principalement sur le travail de Myria (Centre fédéral des migrations), de Fedasil (agence fédérale d’accueil des demandeurs d’asile) et d’organismes régionaux de promotion de l’égalité tels qu’Unia et l’IEFH/IGVM. Sur le papier, ce dispositif offre une structure à plusieurs niveaux permettant de suivre les discriminations, d’identifier les lacunes des politiques publiques et de garantir le respect des engagements de la Belgique au titre de la Convention d’Istanbul et de la CEDAW. Cependant, des évaluations détaillées, menées tant par les institutions que par la société civile, révèlent que ce dispositif est fragmenté, souffre de capacités inégales et peine à produire les données intersectionnelles et désagrégées nécessaires à la compréhension de la réalité vécue par les femmes migrantes.

L’un des principaux obstacles structurels est l’invisibilité statistique. La Belgique ne collecte pas de données systématiques sur les violences sexistes ventilées selon le statut migratoire, le statut de résidence, l’origine raciale ou ethnique, ou le contexte linguistique, malgré les recommandations répétées de GREVIO et d’organisations féministes. Cette absence de données désagrégées ne constitue pas un simple manque statistique ; elle représente une exclusion épistémique qui rend partiellement illisibles, pour les décideurs politiques, les expériences de violence vécues par les femmes migrantes. Sans données précises, l’ampleur des violences dont sont victimes les femmes migrantes ne peut être évaluée, leurs besoins ne peuvent être recensés et l’allocation des ressources demeure arbitraire ou politiquement orientée. Cette invisibilité est particulièrement criante pour les femmes sans papiers, les demandeuses d’asile en situation précaire et les femmes roms migrantes de l’UE, qui subissent simultanément racialisation, pauvreté et exclusion administrative. Comme le soulignent des rapports parallèles, l’invisibilité elle-même devient une forme de violence institutionnelle : ce qui n’est pas comptabilisé ne peut être protégé.

La fragmentation institutionnelle affaiblit davantage le contrôle. Myria est chargée de surveiller les vulnérabilités liées à la migration, mais n’a aucun pouvoir sur les services de police, l’aide juridique ou les services régionaux de lutte contre les violences sexistes. Fedasil supervise les centres d’asile, mais ses mesures sensibles au genre sont appliquées de manière incohérente selon les lieux et ne font pas l’objet d’un examen systématique par des organisations féministes externes. Parallèlement, les instances de promotion de l’égalité restent limitées par des ressources restreintes, des barrières linguistiques et un mandat qui privilégie les cas de discrimination à l’analyse structurelle. Ce contexte multi-acteurs engendre des lacunes en matière de responsabilité : lorsqu’une migrante est laissée pour compte parce qu’un CPAS refuse de l’aider, qu’un commissariat de police rejette sa plainte, qu’un avocat donne des conseils erronés en matière d’immigration ou qu’un refuge ne peut accueillir de femmes sans papiers, aucune instance n’est institutionnellement responsable.

De plus, les mécanismes de suivi belges privilégient souvent la conformité légale au détriment de la réalité vécue. Les rapports tendent à recenser l’existence de normes juridiques plutôt qu’à évaluer si ces normes se traduisent par une protection, une sécurité ou une justice réelles pour les femmes immigrées. Cela renforce le fossé entre disponibilité et accessibilité : les institutions peuvent déclarer une « conformité » parce que les mécanismes existent sur le papier, même lorsque les femmes migrantes ne peuvent pas les utiliser concrètement. Les organisations de la société civile soulignent régulièrement que le suivi institutionnel reste déconnecté des réalités de terrain, ne prenant pas en compte les témoignages des femmes touchées par la précarité migratoire ou la marginalisation linguistique.

Une lecture féministe décoloniale du système de suivi révèle une dimension supplémentaire : l’épistémologie institutionnelle en Belgique a été façonnée par les récits de la majorité dominante, où la violence au sein des communautés migrantes est parfois présentée comme culturelle plutôt que structurelle. Ce cadrage engendre une attention sélective, une hypervisibilité des « violences dites d’honneur » et une invisibilité des préjudices d’ordre étatique tels que les menaces d’expulsion, la dépendance administrative ou les traitements discriminatoires dans les centres d’accueil. Ces biais influencent le choix des indicateurs élaborés, la priorisation des cas et l’interprétation des défaillances institutionnelles.

En définitive, le dispositif de surveillance belge illustre le défi systémique que représente la gouvernance des violences sexistes dans un contexte fédéral : la surveillance existe, mais elle manque de cohérence, de constance et de profondeur intersectionnelle, ce qui permet aux défaillances institutionnelles de s’accumuler sans être prises en compte.

4.1.6 Conclusion : De la disponibilité légale à l’accessibilité réelle : contraintes structurelles dans la réponse belge aux violences sexistes

L’analyse des cadres juridiques, des instruments politiques et du système de suivi institutionnel belges révèle une tendance structurelle persistante : malgré une forte conformité formelle aux normes internationales, les femmes migrantes et sans-papiers perçoivent le système belge de protection contre les violences sexistes comme fragmenté, incohérent et marqué par des vulnérabilités croisées liées au statut de résidence, à la langue, à l’origine ethnique et à la dépendance administrative. Le pays a promulgué des lois progressistes, des permis de séjour autonomes, des interdictions de séjour et un système complet d’aide juridictionnelle gratuite. Pourtant, le potentiel protecteur de ces droits est systématiquement amoindri par des barrières linguistiques, des critères de preuve, des disparités régionales et un cloisonnement des responsabilités institutionnelles. De ce fait, la protection existe mais n’est pas accessible, en particulier pour les femmes en situation irrégulière ou sous contrôle coercitif, où la dépendance bureaucratique devient un instrument de domination.

Le modèle de gouvernance belge accentue ces inégalités. La dispersion des compétences entre les niveaux fédéral, régional et communautaire engendre une fragmentation structurelle qui compromet la mise en œuvre cohérente des plans d’action nationaux et affaiblit la responsabilité institutionnelle. Les centres d’hébergement, les services sociaux, les autorités d’immigration et les tribunaux fonctionnent selon des logiques administratives distinctes, contraignant les femmes à se frayer un chemin dans un système dépourvu de point d’accès unique et souvent contradictoire. Les organisations de la société civile, notamment les ONG féministes et celles dirigées par des migrantes, tentent de combler ces lacunes, mais leur capacité demeure limitée par l’instabilité des financements et une présence régionale inégale.

Malgré ses atouts formels, le système de suivi perpétue l’invisibilité en ne produisant pas de données intersectionnelles et désagrégées. Les expériences des femmes migrantes, notamment celles sans papiers, victimes de violences administratives et migrantes roms de l’UE, restent largement non documentées, créant des angles morts institutionnels qui masquent l’ampleur et la nature réelles du problème. Sans ces données, la réponse belge aux violences sexistes risque de reproduire les inégalités structurelles, même si elle cherche à les combattre.

D’un point de vue comparatif, la Belgique illustre comment une structure de gouvernance fragmentée, même progressiste sur le plan normatif, peut compromettre l’accessibilité et engendrer des inégalités en matière de protection. Le cas belge souligne l’urgence de réformes intégrées, intersectionnelles et centrées sur les survivantes, qui dépassent le formalisme juridique pour s’orienter vers des pratiques institutionnelles prenant véritablement en compte la réalité des femmes migrantes. Seules de telles réformes permettront à la Belgique de combler le fossé entre les droits dont les femmes disposent sur le papier et la sécurité dont elles bénéficient réellement.

4.2 Suède

Pour établir une distinction et comparer les meilleures pratiques en matière de violence sexiste et de procédures de responsabilisation des pouvoirs publics, la Suède semble, sur le papier, posséder l’un des cadres les plus solides. Elle se distingue comme l’une des sociétés les plus égalitaires au monde en matière de genre, contrairement à la plupart des pays qui conservent des normes patriarcales plus marquées [1]. Mais qu’en est-il dans la pratique ? Les femmes immigrées victimes de discrimination sexiste reçoivent-elles une aide adéquate de la part des autorités suédoises ?

Le gouvernement suédois présente actuellement un programme d’action pour la période 2024-2026 visant à prévenir et à combattre les violences faites aux femmes, les violences conjugales, les crimes d’honneur et l’oppression, ainsi que la prostitution et la traite des êtres humains.[2] L’ancienne ministre suédoise de l’Égalité des genres, Paulina Brandberg, a déclaré que le gouvernement prenait des mesures concrètes pour lutter contre les violences masculines faites aux femmes, soulignant que ce programme d’action était conçu pour les protéger. Elle a également noté que les violences faites aux femmes demeuraient l’un des défis les plus urgents de la société actuelle.[3]

 

Au cours de la dernière décennie, la Suède s’est classée parmi les pays de l’UE recevant le plus grand nombre de réfugiés par habitant (HCR, 2013).[4] Des études indiquent qu’une proportion importante de ces réfugiés sont des femmes, principalement originaires d’Irak et de Thaïlande, qui sont confrontées à un risque accru de violence interpersonnelle et cette vulnérabilité accrue est souvent liée à des facteurs tels que le faible revenu, l’isolement social, les barrières linguistiques et la connaissance limitée des services de soutien disponibles.

Il est évident que les femmes migrantes en Suède subissent une discrimination intersectionnelle, les violences découlant non seulement des inégalités liées au genre, mais aussi de leur contexte culturel et socio-économique. Ainsi, même si la législation et les politiques gouvernementales suédoises luttent activement contre les violences faites aux femmes, cela reste insuffisant. Une question cruciale se pose : les femmes migrantes victimes de violences de la part d’hommes ont-elles les mêmes possibilités d’obtenir de l’aide auprès des autorités, et leur parcours de reconstruction est-il comparable à celui des femmes suédoises ?

Avant d’aborder cette question, il est important d’examiner d’abord la législation suédoise, qui condamne explicitement la violence à l’égard des femmes et qui, dans certaines dispositions, fait référence à la violence à l’égard des femmes migrantes.

4.2.1 Loi sur les services sociaux

Le cadre juridique et politique des services sociaux est particulièrement important, car il définit et prescrit les responsabilités sociales du gouvernement et des autorités publiques, en précisant comment elles fournissent des services et un soutien aux groupes vulnérables.[5] La loi sur les services sociaux est assez large et vise à apporter un soutien et une assistance aux personnes en situation de vulnérabilité économique ou sociale. Une disposition légale spécifique de cette loi établit l’obligation légale pour les municipalités de fournir un soutien aux victimes d’infractions, notamment aux femmes et aux enfants victimes de violence domestique.[6] Selon cette même loi[7], il convient d’accorder une attention particulière au fait que les femmes qui sont ou ont été victimes de violence ou d’autres formes de maltraitance de la part d’une personne de leur entourage peuvent avoir besoin d’un soutien et d’une assistance pour améliorer leur situation, notamment différentes formes de soutien psychologique et social, ainsi qu’une aide financière et pratique.[8]

 

Les nombreux centres d’hébergement pour femmes et jeunes femmes en Suède contribuent de manière significative aux services de soutien. On compte aujourd’hui environ 200 centres offrant protection et assistance aux femmes victimes de violence, la plupart étant affiliés à l’une des deux organisations faîtières bénévoles : l’Organisation nationale des centres d’hébergement pour femmes et jeunes femmes en Suède et Unizon.[9] Par ailleurs, près de 80 services locaux d’aide aux victimes, dont une grande partie des bénéficiaires sont des femmes, sont membres de l’organisation faîtière Victim Support Sweden et apportent un soutien aux victimes d’actes criminels.[10] Si certaines municipalités gèrent leurs propres structures d’hébergement, la plupart s’appuient en pratique sur des structures gérées par le secteur associatif ; néanmoins, les municipalités conservent la responsabilité globale de tous les types de services fournis en vertu de la loi sur les services sociaux.[11]

 

Cependant, la Suède enregistre les crimes de manière assez différente. Dans les bases de données officielles, l’origine ethnique et/ou la nationalité des victimes ne sont pas enregistrées, ce qui est particulièrement préoccupant compte tenu du nombre élevé de femmes réfugiées en Suède[12]. De ce fait, les statistiques officielles ne permettent pas de déterminer la proportion de femmes non suédoises victimes de violence. Cela pose plusieurs problèmes : premièrement, lorsque les crimes commis contre les femmes migrantes ne sont pas officiellement enregistrés, ces femmes sont de fait invisibles dans les données et l’ampleur du problème ne peut être appréhendée dans son ensemble. Deuxièmement, comme indiqué précédemment dans ce rapport, les groupes vulnérables bénéficient d’un soutien, de soins et d’une assistance par le biais de centres d’hébergement, de services de conseil et autres. Sans données permettant de distinguer les femmes migrantes, il devient difficile d’allouer efficacement ces ressources. Troisièmement, les femmes migrantes peuvent se heurter à des barrières linguistiques, sociales et culturelles et nombre d’entre elles sont isolées socialement, ce qui les expose à un risque disproportionné de violence. Si ce risque n’est pas reflété dans les statistiques officielles, les autorités ne peuvent pas protéger adéquatement ce groupe.

Par conséquent, malgré la portée de la loi sociale et son objectif d’apporter soutien et assistance aux personnes en situation de vulnérabilité économique ou sociale, des difficultés persistent. L’absence de distinction spécifique concernant les violences faites aux femmes migrantes peut constituer un obstacle majeur pour ce groupe. S’il est important de souligner que le gouvernement met activement en œuvre de nouvelles mesures pour protéger les femmes, il est essentiel de prendre en compte la vulnérabilité particulière des femmes migrantes afin de garantir leur plein accès à la justice et au soutien.

4.2.2 Loi sur les étrangers (Utlänningslagen)

La protection internationale en Suède est régie par la loi sur les étrangers (Utlänningslagen), qui intègre la détermination du statut de réfugié, la protection subsidiaire et la protection temporaire dans la législation nationale.[13] Une importante réforme adoptée en juillet 2021 a remplacé les permis de séjour permanents pour les bénéficiaires de la protection internationale par des permis à durée limitée, généralement de trois ans pour les réfugiés et de plus courtes durées pour ceux qui bénéficient d’une protection subsidiaire, tout en introduisant une voie vers un statut permanent en cas de renouvellement.[14]

 

Il est important de préciser que la loi sur les étrangers prévoit des dispositions différentes selon les groupes vulnérables. Dans le cadre de notre étude, nous examinerons comment elle protège les femmes migrantes en cas de violation de leurs droits et les procédures applicables.

En 2024, un total de 3 759 femmes ont demandé l’asile, contre 4 590 demandes en 2023.[15] De plus, 5 535 femmes ont demandé une protection au titre de la directive sur la protection temporaire en 2024, contre 5 588 l’année précédente.[16]

 

L’Agence suédoise des migrations est responsable de garantir un environnement sûr dans tous ses hébergements ; cependant, des rapports indiquent que tous les établissements ne sont pas perçus comme tels par les résidents.[17]

 

Les hébergements fournis par l’Office suédois des migrations sont de qualité très variable et certains ne sont pas conçus de manière adéquate pour prévenir les violences sexistes[18]. La plupart des structures ne disposent ni de travailleurs sociaux ni de policiers sur place et s’appuient plutôt sur des dispositifs de sécurité de qualité inégale. Plusieurs hébergements sont situés dans des zones reculées, isolant les femmes des services essentiels et des réseaux de soutien. Bien que les espaces intérieurs soient généralement bien éclairés, le personnel de sécurité employé par des sociétés privées peut être aussi bien masculin que féminin.[19]

 

Il convient donc de mentionner que l’Office suédois des migrations a établi une procédure définissant des directives pour la mise à disposition d’un logement protégé aux demandeurs d’asile ayant subi ou risquant de subir des violences.[20] Conformément à ces directives, si, après évaluation, un demandeur d’asile nécessite une sécurité renforcée dans son logement, des mesures de protection doivent être mises en œuvre par ordre de priorité, tout en pouvant être combinées selon une évaluation individuelle. Ces mesures comprennent le relogement dans un logement temporaire si la personne vit déjà dans son propre logement, le déménagement dans une autre unité au sein du même établissement (séparée de l’auteur des violences, par exemple un conjoint, un partenaire ou un proche), le transfert vers un autre lieu ou centre d’accueil, l’attribution d’une adresse privée, ou la mise à disposition d’un logement protégé par la municipalité. De plus, en coopération avec la police, l’Office des migrations peut organiser des centres d’hébergement d’urgence pour les personnes à risque, les services sociaux municipaux pouvant également participer à ces dispositifs.[21]

 

En résumé, la Suède offre un cadre juridique et des mesures de protection aux femmes, notamment aux migrantes, témoignant ainsi de l’engagement actif du gouvernement. Toutefois, les femmes migrantes rencontrent toujours des difficultés d’accès à un logement sûr et à un soutien adapté, ce qui souligne la nécessité de continuer à prendre en compte leurs vulnérabilités spécifiques.

4.2.3 Code pénal suédois

Le Code pénal suédois contient des dispositions qui définissent et interdisent diverses formes de crimes à motivation sexuelle et physique contre les individus.[22] Le Code pénal suédois traite spécifiquement des infractions telles que la violence domestique, la violence sexuelle (y compris le viol, l’agression sexuelle, le harcèlement et le harcèlement criminel), la traite des êtres humains, la cyberviolence et le harcèlement en ligne, ainsi que des pratiques néfastes comme le mariage forcé.[23]

 

Pour prévenir les violences conjugales, la Suède a adopté une législation progressiste qui érige en infraction les actes répétés tels que les agressions et les violences sexuelles commises sur des membres de la famille, considérés comme une atteinte grave à l’intégrité physique. Lorsque la victime est une épouse ou une partenaire, l’infraction est qualifiée d’atteinte grave à l’intégrité physique de la femme. Ces dispositions[24] exigent que les actes répétés constituent une atteinte à l’intégrité physique de la victime et portent gravement atteinte à son estime de soi.

Malgré l’engagement ferme de la Suède dans la lutte contre les violences faites aux femmes, des enquêtes montrent que nombre d’entre elles continuent d’en être victimes au quotidien. En conséquence, le gouvernement s’efforce de protéger et de soutenir les victimes par le biais de diverses mesures et services. Actuellement, en Suède, il existe trois types d’organismes d’aide aux femmes victimes de violences : 1. des centres d’hébergement et de soutien pour jeunes femmes, 2. des groupes de soutien aux victimes et 3. des centres de crise municipaux, chacun étant spécialisé dans un domaine d’aide particulier.[25]

 

Les refuges sont fournis par l’Organisation nationale pour les refuges pour femmes et les refuges pour jeunes femmes (Roks) et l’Association suédoise des refuges pour femmes et des centres d’autonomisation des jeunes femmes (SKR), et les deux organisations ont une double mission : elles offrent non seulement une protection et un soutien directs aux femmes victimes de violence domestique, mais s’engagent également dans le plaidoyer politique, travaillant à influencer et à façonner les politiques publiques[26].

Chaque refuge fonctionne de manière indépendante et suit ses propres méthodes de travail ; cependant, ils partagent tous une caractéristique commune : une ligne d’assistance téléphonique d’urgence que les femmes et les jeunes femmes peuvent contacter pour obtenir du soutien.[27] Les appelants peuvent choisir de rester anonymes et aucune information personnelle n’est enregistrée.[28]

 

Au fil des ans, la Suède a étendu les droits sociaux des demandeurs d’asile[29]. En général, la plupart des victimes de violence domestique ont accès à des services de soutien, quel que soit leur statut migratoire, car l’éligibilité aux prestations sociales est déterminée par le lieu de résidence dans une commune plutôt que par le statut légal[30]. Cependant, les migrants sans papiers se trouvent dans une situation complexe, car ils sont exclus du système d’aides sociales, l’inscription auprès de l’Agence suédoise de sécurité sociale nécessitant un titre de séjour et un numéro d’identification personnel[31]. Par conséquent, de nombreux centres d’hébergement rencontrent des difficultés pour accueillir les victimes sans papiers et le nombre exact de migrants sans papiers en Suède demeure inconnu[32].

4.2.4 Conclusion provisoire

La Suède est largement considérée comme un pays modèle en matière de promotion des droits des femmes et de lutte contre la violence à l’égard des femmes, car le pays a une forte tradition de soutien à l’égalité des sexes, illustrée par son gouvernement à orientation féministe, la forte représentation des femmes au parlement et une législation progressiste qui renforce les droits des femmes.[33]

 

Comme indiqué précédemment, des lois telles que la loi sur les services sociaux, la loi sur les étrangers et le code pénal suédois garantissent formellement le soutien et la protection des femmes victimes de violences sexistes et conjugales, leur assurant ainsi l’accès aux services essentiels. La Suède est également largement reconnue, d’après des enquêtes et des évaluations internationales, comme un modèle en matière d’égalité des sexes et de promotion des droits humains.

Néanmoins, dans la pratique, des difficultés persistent. Les femmes migrantes se heurtent souvent à des lacunes documentaires et à un manque de recherches sur leurs expériences spécifiques, ce qui peut entraver leur accès à une protection et à un soutien adaptés. Malgré les efforts continus du gouvernement, les femmes migrantes victimes de violence ne sont toujours pas officiellement reconnues comme telles, ce qui complique l’octroi de l’aide ciblée dont elles ont besoin. Cela souligne la nécessité de poursuivre les efforts pour combler le fossé entre la législation formelle et sa mise en œuvre concrète afin de garantir une protection complète à ce groupe particulièrement vulnérable.

4.3 Cadres internationaux

4.3.1 La Convention d’Istanbul

La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul) est le premier instrument juridiquement contraignant en Europe qui établit des normes complètes pour prévenir la violence fondée sur le genre, protéger les victimes et tenir les auteurs de ces violences responsables.[34]

 

La Convention, élaborée grâce aux efforts du Conseil de l’Europe pour surveiller la violence à l’égard des femmes et des filles, identifier les lacunes législatives et promouvoir les meilleures pratiques, englobe un large éventail de mesures, notamment des obligations liées à la sensibilisation, à la collecte de données et à l’établissement de dispositions légales visant à criminaliser diverses formes de violence.[35]

 

Contrairement à d’autres traités internationaux traitant de la violence fondée sur le genre, la Convention d’Istanbul établit un cadre pour des politiques globales et coordonnées entre les organismes nationaux et gouvernementaux responsables de la prévention, des poursuites et de la protection des victimes.[36]

 

Pour assurer la mise en œuvre effective de la Convention, un mécanisme de suivi à deux niveaux a été établi : le premier niveau est un organe d’experts indépendant, le GREVIO, qui prépare des rapports sur les domaines thématiques de la Convention et le deuxième niveau est le Comité des Parties, qui assure le suivi des rapports du GREVIO et émet des recommandations aux parties concernées[37].

4.3.1.2 Convention de Suède et d’Istanbul

La Suède a ratifié la convention en 2014 et elle constitue un fondement essentiel des efforts de la Suède pour prévenir et combattre la violence fondée sur le genre et forme un élément central de la stratégie nationale décennale du pays contre la violence des hommes envers les femmes[38].

Une mesure centrale pour renforcer la gouvernance stratégique, cohérente et durable a été la création d’une Agence nationale pour l’égalité des sexes, qui est devenue opérationnelle le 1er janvier 2018.[39] L’agence est chargée de surveiller, d’analyser, de coordonner et de fournir des connaissances et un soutien pour faire progresser les objectifs de la politique nationale d’égalité des sexes[40].

De plus, le gouvernement implique activement les ONG et les partenaires de la société civile dans des dialogues structurés lors de l’élaboration de nouvelles mesures politiques, stratégies et plans d’action. Les plans d’action et les mandats nationaux intègrent également des commissions pour les agences gouvernementales ou des accords avec les autorités locales et régionales d’importance stratégique, renforçant ainsi la coordination et les capacités aux niveaux local et régional.[41]

 

4.3.1.3 Rapport de GREVIO sur la Suède

En 2024, GREVIO a publié un rapport saluant les progrès continus de la Suède en matière de criminalisation de certains comportements et d’introduction d’obligations qui dépassent souvent les normes de la Convention d’Istanbul.

GREVIO a mis en lumière plusieurs autres enjeux qui nécessitent une attention constante afin de favoriser efficacement la confiance et de garantir la protection, le soutien et l’accès à la justice pour les femmes victimes de violence[42]. Il s’agit notamment de veiller à ce que les politiques tiennent compte de la dimension de genre dans la compréhension de la violence à l’égard des femmes, tout en évitant toute mesure susceptible de stigmatiser certaines communautés migrantes[43].

Le rapport critique le fait de se focaliser exclusivement sur les violences dites « d’honneur » et de les associer uniquement à certaines communautés migrantes, alors que d’autres formes de violence à l’égard des femmes semblent être de plus en plus abordées de manière non sexiste.[44] Cette approche tend à privilégier les violences sexistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes, plutôt que de se concentrer sur les expériences spécifiques des femmes et des filles. GREVIO recommande de considérer ces violences avant tout comme des violences sexistes, plutôt que de se focaliser uniquement sur l’origine culturelle ou ethnique, afin de garantir que toutes les formes de violence soient prises en compte de manière adéquate.[45]

En substance, GREVIO reconnaît l’engagement de la Suède envers les femmes migrantes, mais déconseille de se concentrer exclusivement sur les migrantes, soulignant que toutes les femmes de la société sont touchées par la violence sexiste.

4.3.2 Directive européenne relative aux droits des victimes

La directive européenne relative aux droits des victimes est un règlement relativement récent qui vise principalement à garantir les droits des victimes au sein de l’UE et à leur permettre de bénéficier pleinement de leurs droits. Cette directive établit des normes minimales en matière de droits, de soutien et de protection des victimes d’infractions, assurant ainsi leur reconnaissance, leur respect et l’accès à une protection, une assistance et une justice appropriées[46].

4.3.2.1 Directive relative à la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique

Dans le cadre de notre rapport, il est important de mentionner que la Commission a adopté, le 8 mars 2022, une proposition de directive relative à la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Cette proposition énonce des mesures spécifiques concernant l’accès des victimes à l’information, au soutien, à la protection et à l’indemnisation, en particulier pour les victimes de violence à l’égard des femmes et de violence domestique.[47]

 

L’adoption de cette directive représente une étape importante pour la promotion de la sécurité et de la protection des femmes et des filles dans tous les domaines de la vie, y compris en ligne[48]. Cette directive marque la première fois que l’UE reconnaît explicitement que la violence à l’égard des femmes constitue un obstacle à la réalisation de l’égalité des genres, une obligation que l’UE est tenue de respecter en vertu de ses traités.[49]

 

Toutefois, la directive suscite l’indignation de la société civile et des ONG de défense des droits humains. Selon ces organisations, le projet de directive n’offre pas une protection suffisante aux femmes sans papiers face aux mesures d’application de la loi en matière d’immigration si elles signalent des actes de violence ou d’abus à la police.[50] Elles estiment que la directive privilégie la « sécurité nationale » au détriment du niveau de confidentialité nécessaire à la protection des femmes migrantes. En particulier, elle omet des dispositions empêchant le partage de leurs données personnelles avec les autorités d’immigration, ce qui accroît leur vulnérabilité.[51] De ce fait, les femmes migrantes victimes de violence ou d’abus risquent l’expulsion si elles portent plainte. La directive n’oblige pas nécessairement les policiers à s’abstenir de communiquer des informations sur les femmes migrantes aux autorités migratoires. Comme l’a déclaré Louise Bonneau, chargée de plaidoyer chez PICUM : « Qui signalerait les violences et les abus s’il risquait d’être emprisonné et expulsé au lieu de recevoir du soutien et une protection ? »

En résumé, bien que la directive représente clairement la position la plus ferme et la plus progressiste de l’UE en matière de lutte contre les violences faites aux femmes depuis la Convention d’Istanbul, elle n’offre pas une protection complète et se heurte à divers obstacles et défis, comme c’est souvent le cas pour la législation européenne.[52] Elle ne saurait être considérée comme offrant une protection absolue et doit être complétée par des garanties supplémentaires pour les femmes migrantes, des définitions plus claires de crimes tels que le viol et des mesures adaptatives évoluant en fonction des besoins des victimes et des survivantes, tant préventives que correctives.[53] Malgré ses limites, la directive ouvre la voie à de futures législations et offre un espoir aux militant·e·s, constituant ainsi une avancée importante, bien qu’imparfaite.[54]

 

4.3 Analyse de la littérature grise

4.3.1 Rapports des ONG – Suède

La prévalence mondiale des violences faites aux femmes ne signifie pas nécessairement que toutes les femmes subissent le même niveau de violence, ni que les dynamiques et les conséquences sont identiques. [55] L’enquête de la FRA a révélé que les femmes qui ne sont pas citoyennes de leur pays de résidence subissent des taux légèrement plus élevés de violences physiques et/ou sexuelles dès l’âge de 15 ans, perpétrées aussi bien par des partenaires que par des personnes extérieures à leur pays. [56] Les survivantes ont décrit les violences conjugales comme englobant les abus physiques, sexuels et psychologiques, ainsi que les comportements de contrôle exercés par des partenaires actuels ou anciens. Pour la plupart des femmes interrogées, les partenaires violents étaient des résidents permanents ou des citoyens suédois ou britanniques. [57] Cela indique que les auteurs de ces violences bénéficiaient généralement d’un statut d’immigration plus stable que les survivantes, créant ainsi un déséquilibre de pouvoir lié au statut d’immigration, qui s’ajoute à d’autres inégalités, notamment de genre. [58]

L’étude menée en Suède a révélé que les femmes migrantes – en particulier celles disposant de faibles revenus – sont confrontées à un risque plus élevé de subir des violences, notamment des violences conjugales, comparativement aux femmes nées en Suède. Elle a également révélé que les femmes nées à l’étranger présentent un risque accru de mortalité résultant de violences interpersonnelles.[59] Les données limitées sur la prévalence et les caractéristiques des violences conjugales chez les femmes en situation irrégulière constituent un défi important pour les chercheurs, les défenseurs des droits et les décideurs politiques.[60]

  • Amnesty International

Les migrants sans domicile fixe originaires d’Europe de l’Est et résidant dans l’UE – dont beaucoup sont Roms – vivant dans la pauvreté dans les villes et villages suédois, passent souvent entre les mailles du filet du système de santé suédois.[61] Dans une grande partie du pays, nombre d’entre eux se voient refuser l’accès à des soins de santé abordables et subventionnés en raison d’une application discriminatoire de la réglementation qui ignore leur situation précaire et vulnérable. Par exemple, en août 2020, une Bulgare a dû payer plus de 10 000 € pour ses soins de maternité et son accouchement, alors que les citoyens suédois, les résidents et même les personnes sans papiers n’auraient pas payé plus de 400 €.[62] Les migrants roms de l’UE se voient également refuser l’accès à la contraception et rencontrent des difficultés pour se faire avorter en Suède.[63] Le gouvernement suédois maintient que son obligation de protéger les droits des personnes relevant de sa juridiction ne s’étend pas aux migrants vulnérables de l’UE,[64] une position qui contrevient aux normes et au droit international des droits de l’homme.[65]

 

 

5. Analyse comparative

5.1 Aperçu des principales dimensions de comparaison

Une analyse comparative révèle plusieurs dimensions structurelles de divergence entre la Belgique et la Suède : (1) leurs cadres juridiques et politiques, (2) l’accessibilité et la cohérence des systèmes d’aide juridictionnelle, et (3) l’intégration procédurale et institutionnelle des mesures de protection. Chaque dimension reflète des logiques de gouvernance plus larges qui, soit atténuent, soit renforcent les vulnérabilités engendrées par un statut migratoire précaire.

5.1.1 Cadre juridique et admissibilité

La Belgique et la Suède disposent toutes deux de dispositions légales étendues en matière de protection contre les violences sexistes, mais elles conçoivent l’éligibilité selon des voies institutionnelles sensiblement différentes.

En Belgique, le cadre juridique est dense sur le plan juridique mais fragmenté dans la pratique. Des permis de séjour autonomes existent pour les victimes de violences conjugales (articles 10 et 42 bis de la loi sur les étrangers), mais leur obtention est soumise à des exigences élevées en matière de preuves et à une coopération administrative complexe, un parcours que de nombreuses femmes peinent à suivre. Les permis de séjour conditionnés au maintien de l’adresse, lorsque le partenaire violent contrôle les documents administratifs, créent une situation de dépendance bureaucratique et renforcent l’emprise coercitive. Au niveau fédéral, les lois sont nombreuses ; toutefois, leur application concrète dépend de la capacité à s’orienter parmi les institutions régionales et locales, dont le fonctionnement n’est pas toujours coordonné.

En Suède, l’éligibilité à la protection contre les violences sexistes est mieux intégrée à un système de protection sociale unifié. La loi sur les services sociaux impose aux municipalités l’obligation légale de soutenir les victimes, quel que soit leur statut migratoire, et la loi sur les étrangers offre des voies d’accès plus claires à la protection temporaire. Cependant, ces droits sont fragilisés par l’incapacité de l’État à ventiler les données selon le statut migratoire, ce qui rend les femmes migrantes statistiquement invisibles. De plus, les réformes mises en œuvre depuis 2021 ont rendu l’obtention d’un titre de séjour permanent plus difficile, plongeant les victimes dans une précarité prolongée. Le cadre suédois est donc juridiquement cohérent, mais fragilisé par les restrictions budgétaires en matière de protection sociale et la sécurisation croissante des migrations.

En comparaison, la Belgique souffre d’un formalisme sans accessibilité, tandis que la Suède souffre d’une accessibilité sans visibilité : deux obstacles distincts mais tout aussi importants pour les femmes migrantes en quête de justice.

5.1.2 Accès à l’aide juridique

La Belgique et la Suède incarnent deux modèles contrastés d’intégration de l’aide juridique.

Le système belge d’aide juridictionnelle est universel en principe et conforme aux normes de l’UE, mais il est entravé par des exigences administratives (justificatifs de revenus, titres de séjour), une disponibilité inégale des interprètes et un manque de formation spécialisée des avocats commis d’office sur les questions de genre et de migration. L’absence de filières d’orientation institutionnalisées entre le CPAS/OCMW, les centres d’hébergement et les avocats contraint les femmes à se débrouiller seules, une tâche impossible pour celles qui font face à des barrières linguistiques, à des traumatismes ou à l’insécurité migratoire. L’aide juridictionnelle est donc disponible, mais difficilement accessible, notamment pour les femmes sans papiers qui évitent tout contact avec l’État faute de mécanismes de signalement sécurisés.

En Suède, l’aide juridictionnelle est structurellement intégrée à l’État-providence. De nombreuses victimes accèdent au soutien par le biais des services sociaux municipaux plutôt que par la voie judiciaire. Si cette approche offre un soutien cohérent et localisé, incluant notamment l’hébergement d’urgence et un accompagnement psychologique en situation de crise, la représentation juridique dans les affaires de violences sexistes liées à l’immigration demeure inégale, en particulier pour les femmes sans papiers qui ne bénéficient pas de la protection sociale suédoise. Les municipalités ont des responsabilités, mais leurs capacités varient, engendrant des inégalités territoriales. L’absence de directives nationales pour l’accompagnement des victimes sans papiers, conjuguée à la facturation de services de santé essentiels à certaines femmes roms migrantes de l’UE, crée un système à plusieurs vitesses où l’accès à l’aide juridictionnelle dépend à la fois du statut migratoire et de l’éligibilité aux aides sociales.

En termes comparatifs, l’aide juridictionnelle belge est juridiquement solide mais structurellement fragmentée, tandis que l’aide juridictionnelle suédoise est structurellement cohérente mais non universellement inclusive. Ces deux systèmes montrent que la simple existence d’une assistance juridictionnelle ne garantit pas un accès égal à toutes les victimes.

5.1.3 Procédures relatives aux ordonnances de protection

Les ordonnances de protection constituent un indicateur crucial de la réactivité de l’État face aux violences sexistes, pourtant la Belgique et la Suède diffèrent considérablement dans les voies institutionnelles par lesquelles ces ordonnances sont demandées, accordées et appliquées.

En Belgique, les mesures de protection s’inscrivent dans un système judiciaire complexe et procédural exigeant. Si la loi prévoit des ordonnances d’éloignement et des mesures de protection civile, les femmes doivent composer avec des contraintes linguistiques, de multiples audiences et des responsabilités institutionnelles fragmentées. La police locale peut considérer les violences conjugales comme un « conflit familial », ce qui réduit la probabilité de la mise en œuvre de mesures de protection. L’interprétation de la notion de « danger imminent » varie selon les tribunaux, et l’absence d’un système d’interprétation uniforme limite davantage la capacité des femmes migrantes à exprimer clairement les risques encourus. Les mesures de protection s’imbriquant parfois dans les procédures de régularisation, ce qui compromet les dossiers de regroupement familial, le processus lui-même devient source de vulnérabilité. Ainsi, les mesures de protection sont très formalisées mais structurellement inaccessibles.

En Suède, le processus est plus simple. Les services sociaux municipaux jouent un rôle central : ils peuvent initier des interventions de crise, déposer des demandes d’ordonnances de protection et coordonner les actions avec les centres d’hébergement sans que les femmes aient à s’engager dans de multiples procédures administratives. L’existence de plus de 200 centres d’hébergement affiliés à ROKS et Unizon permet aux victimes de bénéficier d’un réseau de soutien cohérent où se croisent aide juridique, sociale et psychologique. Cependant, le système suédois n’est pas sans failles : les femmes sans papiers sont exclues des services sociaux, la réactivité de la police varie d’une municipalité à l’autre et le manque de données officielles sur les victimes migrantes fait que les ordonnances de protection ne tiennent pas compte des risques spécifiques à la migration. L’accent mis sur les violences « d’honneur » dans le discours public peut détourner l’attention d’autres formes de contrôle coercitif affectant les femmes migrantes, notamment celles liées à la dépendance au titre du titre de séjour.

Globalement, le système de protection belge se caractérise par une lourdeur bureaucratique, tandis que le système suédois, bien que cohérent et fondé sur le bien-être social, souffre d’une inclusion sélective. La Belgique est confrontée à une complexité structurelle excessive, la Suède à une invisibilité structurelle, ce qui limite la capacité des femmes migrantes à obtenir une protection rapide et sûre.

 

6.            Résultats et discussion

L’analyse comparative de la Belgique et de la Suède révèle que ces deux pays, malgré leurs engagements formels forts en matière d’égalité des sexes et leur respect de la Convention d’Istanbul, reproduisent des schémas d’exclusion institutionnalisée qui affectent de manière disproportionnée les femmes migrantes et sans-papiers. Les résultats montrent que les violences sexistes ne peuvent être appréhendées uniquement comme des violences interpersonnelles, mais doivent être replacées dans le contexte plus large de la gouvernance des migrations, des critères d’accès aux aides sociales, de l’organisation bureaucratique et de la culture institutionnelle. Si les deux États diffèrent sensiblement dans leurs modèles de gouvernance, la fragmentation fédérale de la Belgique, contrairement au système municipal unifié de protection sociale suédois, peinent toutes deux à traduire l’accès légal en accessibilité réelle, en particulier pour les femmes en situation de résidence précaire ou dépendante.

6.1 Défis communs aux deux pays

Malgré des différences structurelles, la Belgique et la Suède partagent plusieurs défis fondamentaux qui entravent l’accès des femmes migrantes à la sécurité et à la justice.

Premièrement, les deux pays manquent de données systématiques et désagrégées sur les violences sexistes à l’encontre des femmes migrantes. L’absence de données ventilées par statut de résidence, origine ethnique et parcours migratoire masque l’ampleur et les spécificités de ces violences, rendant les femmes migrantes statistiquement invisibles. Cette invisibilité fausse l’élaboration des politiques et affaiblit les mécanismes de responsabilisation, entraînant une allocation insuffisante des ressources.

Deuxièmement, les deux États sont confrontés à des angles morts institutionnels façonnés par les discours dominants sur la violence. En Belgique, les femmes migrantes sont souvent regroupées dans une seule catégorie administrative, gommant les distinctions entre demandeuses d’asile, migrantes de l’UE, bénéficiaires du regroupement familial et femmes sans papiers. En Suède, l’accent mis sur les « violences dites d’honneur » peut occulter d’autres formes de contrôle coercitif, notamment celles liées à la dépendance au titre du titre de séjour, à la précarité économique ou à la surveillance numérique.

Troisièmement, les deux systèmes reproduisent des obstacles lors des interactions directes avec les personnes concernées. Les policiers, les avocats commis d’office, les travailleurs sociaux et les agents des services d’immigration manquent souvent de formation sur les liens entre genre, migration et contrôle coercitif. Il en résulte des pratiques incohérentes, une minimisation des risques, des stéréotypes culturels et des conseils qui, involontairement, exposent les femmes à des préjudices supplémentaires.

Enfin, les deux pays disposent de cadres politiques ambitieux sur le papier, mais dépourvus de mécanismes permettant de garantir leur mise en œuvre cohérente par les institutions locales. Ce décalage entre la politique et la pratique est particulièrement criant dans les cas concernant les femmes sans papiers, qui courent un risque disproportionné d’expulsion lorsqu’elles cherchent de l’aide.

6.2 Obstacles et lacunes de mise en œuvre propres à chaque pays

Bien que des défis communs existent, les mécanismes structurels qui engendrent l’inaccessibilité diffèrent entre la Belgique et la Suède.

Belgique

En Belgique, le principal obstacle réside dans la fragmentation institutionnelle. Les divisions fédérales, régionales et communautaires créent des systèmes parallèles qui communiquent rarement entre eux. Il en résulte des disparités dans la qualité des services, l’accès à l’interprétation, la capacité d’accueil et la connaissance des protections juridiques. Les femmes migrantes vivent ces incohérences comme une véritable désorientation bureaucratique, notamment lorsqu’elles tentent de s’orienter dans plusieurs domaines juridiques simultanément (migration, ordonnances de protection, aide sociale, aide financière).

De plus, les règles de résidence en Belgique reposent largement sur des documents contrôlés par le partenaire violent, et le seuil de preuves requis pour l’obtention d’un titre de séjour autonome demeure prohibitif. Cette situation place les femmes dans une position où la dépendance administrative est instrumentalisée contre elles.

Suède

Les obstacles rencontrés en Suède proviennent d’une autre source : une invisibilité structurelle inhérente à un système de protection sociale unifié. Si les municipalités sont légalement tenues de soutenir les victimes, quel que soit leur statut, le système de protection sociale exclut les migrants sans papiers des services essentiels, notamment l’assurance sociale et les soins de santé subventionnés. L’absence de collecte de données sur l’origine ethnique ou le statut migratoire perpétue ces angles morts, rendant les inégalités structurelles plus difficiles à déceler.

De plus, l’importance accordée par la Suède, au sein de ses institutions, aux violences liées à l’honneur, bien qu’elle soit significative, peut détourner l’attention de dynamiques moins visibles telles que le contrôle coercitif, la violence numérique et la manipulation administrative – des formes de violence qui touchent diverses communautés migrantes.

6.3 Impact du statut migratoire et de la dépendance bureaucratique

Dans les deux contextes, le statut migratoire apparaît comme le facteur déterminant le plus important de l’accès à la protection, influençant l’exposition des femmes à la violence et leur capacité à demander de l’aide.

Les femmes titulaires d’un permis de séjour pour personnes à charge subissent une forme particulière de vulnérabilité structurelle : leur droit de séjour est conditionné par la continuité de la relation avec l’auteur des violences. Il en résulte un climat où les menaces d’expulsion, le retrait du parrainage et la manipulation des procédures administratives deviennent des outils de contrôle coercitif.

Les femmes sans papiers sont confrontées aux obstacles les plus importants. L’absence de mécanismes de signalement sécurisés et le risque de partage des données avec les services d’immigration font que contacter la police peut entraîner une détention ou une expulsion. De ce fait, les victimes sans papiers doivent souvent choisir entre subir des violences ou risquer l’expulsion du pays. En Belgique comme en Suède, cette précarité juridique transforme les interactions quotidiennes avec les hôpitaux, les écoles, la police ou le CPAS/OCMW en lieux de surveillance potentielle.

Même les réfugiés et les bénéficiaires de protection temporaire sont confrontés à des difficultés bureaucratiques. Les retards dans les décisions d’asile, l’instabilité du logement et l’éloignement des centres d’accueil accroissent leur exposition à la violence et les isolent souvent des réseaux de soutien. En Suède, l’absence d’aménagements adaptés aux besoins spécifiques des femmes ou de travailleurs sociaux dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile contribue à l’insécurité ; en Belgique, le recours à des structures d’accueil surpeuplées ou sous-financées limite l’accès à un véritable soutien psychosocial.

Ainsi, la dépendance bureaucratique n’est pas une condition administrative neutre ; elle influence concrètement la sécurité des femmes en structurant leur processus décisionnel, en limitant leur mobilité et en déterminant les institutions qu’elles peuvent aborder sans crainte.

6.4 Interprétation des résultats à travers le cadre de la violence institutionnalisée

Les schémas observés en Belgique et en Suède s’expliquent mieux par le concept de violence institutionnalisée, un cadre d’analyse qui déplace l’attention des actes de violence individuels vers les processus structurels qui reproduisent la vulnérabilité et entravent l’autonomie des femmes migrantes. La violence institutionnalisée se manifeste lorsque les politiques, les normes administratives et les cultures institutionnelles intègrent des asymétries de pouvoir au sein même des mécanismes censés les protéger. Dans les deux pays, les règles de résidence qui lient le statut légal au partenaire intime créent une dépendance structurelle que les auteurs de violences peuvent instrumentaliser ; les exigences en matière de preuves, fondées sur une conception bourgeoise de la documentation, désavantagent systématiquement les femmes dont la vie est marquée par la précarité, le travail informel et les déplacements transnationaux ; et les cultures institutionnelles de première ligne qualifient souvent la violence sexiste de simple malentendu culturel, minimisant ainsi sa gravité et occultant les mécanismes de contrôle coercitif. De même, les pratiques de collecte de données qui ne tiennent pas compte du statut de résidence ou de l’origine migratoire rendent les femmes migrantes statistiquement invisibles, permettant à l’État de se prévaloir du respect de la loi tout en se soustrayant à toute responsabilité quant aux conséquences. Les structures de gouvernance territoriale, comme le fédéralisme fragmenté de la Belgique et le système de protection sociale suédois piloté par les municipalités, accentuent les inégalités de protection, créant des « loteries de code postal » où la sécurité dépend de la situation géographique plutôt que des droits. Dans cette perspective, le problème ne se limite pas aux carences des systèmes de lutte contre les violences sexistes ; il s’agit plutôt d’une reproduction active des préjudices par le biais de lenteurs administratives, de procédures opaques, de régimes linguistiques excluant les femmes et de critères d’éligibilité qui reflètent les hiérarchies sociales. Les femmes migrantes subissent ainsi des violences à de multiples niveaux : interpersonnel, de la part de partenaires violents ; institutionnel, par des systèmes qui ne reconnaissent ni ne prennent en compte leurs réalités ; et structurel, par des dispositifs de gouvernance qui les marginalisent durablement. La violence institutionnalisée, en ce sens, n’est pas une aberration du système, mais une conséquence prévisible de systèmes conçus autour d’un sujet normatif, documenté et culturellement dominant, laissant celles et ceux qui ne correspondent pas à cette norme se débrouiller seuls avec des structures de protection qui ne leur ont jamais été destinées.

6.5 Le rôle des ONG en tant qu’intermédiaires systémiques

En Belgique comme en Suède, les ONG apparaissent comme des acteurs indispensables qui soutiennent la capacité de protection du système, compensant souvent les lacunes structurelles créées par l’État.

En Belgique, les organisations féministes, les associations de migrants et les centres d’accueil pallient le vide créé par la fragmentation institutionnelle. Elles assurent la médiation linguistique, facilitent les démarches administratives, apportent leur aide pour les demandes liées à la migration et permettent aux femmes d’accéder à des services disparates. De nombreuses ONG jouent de facto le rôle de coordinatrices dans un système où aucun organisme étatique n’exerce une responsabilité globale.

En Suède, des ONG comme ROKS, Unizon et les associations de femmes migrantes offrent des services spécialisés que les structures municipales ne peuvent pas toujours fournir, notamment aux femmes sans papiers, roms ou issues de minorités raciales exclues du système d’aide sociale. Ces ONG jouent également un rôle de surveillance essentiel, mettant en lumière les conséquences de l’invisibilité des données, de la définition des violences comme des crimes d’honneur et des réformes restrictives de l’aide sociale.

Dans les deux contextes, les ONG font plus qu’aider les survivants individuellement :

  • Ils traduisent les droits en actes,

  • déconstruisent les cloisonnements institutionnels,

  • offrent des soins adaptés aux réalités culturelles,

  • et documentent les préjudices que l’État ne mesure pas.

Cependant, leur travail est limité par un financement au cas par cas, une coopération étatique inégale et le recours à des conditions de travail non rémunérées ou sous-payées qui reflètent la sous-évaluation plus générale de l’expertise féministe et migratoire.

En définitive, les ONG fonctionnent comme des intermédiaires systémiques précisément parce que le système lui-même n’est pas conçu pour être navigable par les femmes qui en dépendent le plus.

 

7. Recommandations en matière de politiques et de pratiques

Les résultats comparatifs entre la Belgique et la Suède montrent que l’accès légal à la protection des femmes migrantes et sans-papiers victimes de violences sexistes est insuffisant à lui seul. La concrétisation de ces droits exige des réformes structurelles, une responsabilisation institutionnelle et un investissement soutenu dans les organisations féministes et celles dirigées par des migrantes. Les recommandations suivantes abordent les obstacles systémiques identifiés dans les deux pays et proposent des pistes pour développer des mécanismes de protection intersectionnels et centrés sur les victimes, aux niveaux national et européen.

7.1 Recommandations pour la Belgique

Le principal défi de la Belgique n’est pas l’absence d’instruments juridiques, mais la fragmentation et l’accessibilité inégale de ses systèmes de protection. Les réformes suivantes visent à combler les lacunes structurelles et opérationnelles des institutions de justice, de migration et de protection sociale.

Réformes structurelles des mécanismes d’aide et de protection juridiques

La Belgique doit renforcer son système d’aide juridictionnelle pro deo en supprimant les formalités administratives qui excluent les femmes dont le partenaire violent contrôle les papiers d’identité. L’éligibilité à l’aide juridictionnelle devrait être automatique en cas de violences sexistes, et des preuves alternatives (déclarations sur l’honneur, attestations d’ONG, rapports hospitaliers) devraient être acceptées en lieu et place des documents officiels. Les avocats commis d’office doivent suivre une formation obligatoire sur les liens entre migration, emprise et dépendance au titre du droit de séjour afin de garantir que leurs conseils juridiques ne mettent pas involontairement en péril le statut migratoire des femmes. Les procédures d’obtention des ordonnances de protection devraient être simplifiées, avec des formulaires multilingues d’urgence et des procédures accélérées pour les victimes sans papiers. Un système national de signalement sécurisé doit être mis en place pour permettre aux femmes de solliciter l’aide de la police ou des services sociaux sans risquer de poursuites par les services d’immigration.

Coordination entre la justice, les migrations et les services sociaux

La Belgique a besoin d’un mécanisme de coordination intégré et intersectoriel qui lie les acteurs fédéraux, régionaux et communautaires autour d’objectifs et de données partagés. Ce mécanisme devrait inclure un parcours de prise en charge unifié des violences basées sur le genre (VBG) reliant la police, les centres d’hébergement, les bureaux du CPAS/OCMW, les services d’aide juridique et les services d’immigration, avec des responsabilités clairement définies et des obligations assorties de délais précis. Les services d’immigration devraient se coordonner avec les services de lutte contre les VBG afin de garantir que les permis de séjour autonomes soient évalués selon une approche tenant compte des traumatismes et reconnaissant les violences psychologiques et l’emprise. Les municipalités, dont les capacités et l’accessibilité varient actuellement considérablement, doivent bénéficier d’un soutien, sous forme de directives nationales et de financements ciblés, afin de garantir un accès égal aux services dans toutes les régions linguistiques.

Renforcement des capacités des travailleurs de première ligne

Les institutions de première ligne – police, travailleurs sociaux, avocats d’aide juridique, professionnels de la santé et personnel du CPAS/OCMW – ont besoin d’un renforcement complet de leurs capacités, fondé sur des approches féministes, sensibles aux traumatismes et décoloniales. La formation devrait porter sur le contrôle coercitif, la violence administrative, les violences au domicile, les techniques d’entretien sécuritaires et les risques spécifiques auxquels sont confrontées les femmes sans papiers. Cette formation devrait être obligatoire et continue, liée à une accréditation professionnelle et évaluée par des organisations féministes indépendantes afin d’en garantir la qualité et la pertinence.

Mesures d’accessibilité culturelle et linguistique

La Belgique doit adopter un cadre d’accessibilité linguistique fondé sur les droits. Les services d’interprétation doivent être intégralement financés, disponibles 24h/24 et 7j/7, et obligatoires dans toutes les procédures relatives aux violences sexistes. Les commissariats et les tribunaux doivent fournir des documents traduits et des informations multilingues sur les mesures de protection, les possibilités de résidence et l’aide juridique. Les centres d’hébergement et de soutien doivent pouvoir accueillir les femmes ayant des compétences linguistiques limitées ou issues de cultures non occidentales. Il convient d’étendre les actions de sensibilisation auprès des organisations de femmes migrantes, des médiateurs communautaires et des réseaux de confiance afin d’atteindre les femmes qui, par méfiance ou par crainte, n’ont pas recours aux institutions traditionnelles.

7.2 Recommandations pour la Suède

Le système de protection sociale suédois offre une base solide pour la protection contre les violences sexistes, mais des lacunes structurelles persistent en raison d’une inclusion sélective, de disparités entre les municipalités et de l’absence de données désagrégées. Les réformes suivantes visent à renforcer la cohérence et l’efficacité du système.

Assurer une mise en œuvre cohérente au niveau municipal

La loi suédoise sur les services sociaux offre un cadre juridique solide, mais les municipalités présentent de fortes disparités en matière de capacités, d’accessibilité linguistique et de prise en charge des femmes migrantes. Les autorités nationales devraient publier des directives contraignantes pour les interventions en matière de violences sexistes, garantissant ainsi la cohérence des critères d’éligibilité, des évaluations des risques et de l’offre de logements protégés. Les municipalités devraient bénéficier d’un financement dédié et d’un soutien technique pour développer leurs unités spécialisées dans les violences sexistes, notamment dans les zones rurales ou les régions sous-financées. Une attention particulière doit être portée aux centres d’asile, où les mesures de sécurité doivent être standardisées et la prise en compte des spécificités de genre obligatoire dans toutes les structures.

Renforcer le suivi et la collecte de données

L’absence de données désagrégées sur les violences sexistes à l’encontre des femmes migrantes en Suède constitue un obstacle majeur. Les organismes nationaux doivent collecter des données selon le statut de résidence, le parcours migratoire, l’origine ethnique et le contexte linguistique, conformément aux normes relatives aux droits humains. Ces données sont essentielles pour identifier les lacunes des pratiques municipales, remédier aux inégalités et garantir la responsabilisation dans le cadre de la stratégie nationale. La recommandation de GREVIO d’éviter la « culture de la violence » devrait guider les pratiques en matière de données : celles-ci doivent révéler les vulnérabilités structurelles, et non renforcer les stéréotypes.

Accroître le financement à long terme des partenariats avec les ONG

Le réseau de centres d’accueil suédois, notamment ROKS, Unizon et les organisations de défense des droits des femmes migrantes, joue un rôle essentiel pour garantir que la protection ne soit pas seulement légale, mais aussi vécue. Ces organisations ont besoin d’un financement stable et pérenne pour maintenir leurs lignes d’écoute téléphonique d’urgence, offrir un soutien adapté aux réalités culturelles, développer leurs services d’interprétation et sensibiliser les femmes migrantes à leurs droits. Les municipalités devraient formaliser leur collaboration avec les ONG spécialisées par le biais d’accords pluriannuels incluant un suivi et des modèles de formation partagés. Les femmes sans papiers, les femmes roms migrantes de l’UE et les demandeuses d’asile doivent être explicitement incluses dans les actions de sensibilisation et la conception des services.

7.3 Recommandations à l’intention de l’UE et des acteurs régionaux

Étant donné que les violences sexistes et sexuelles s’entrecroisent directement avec la politique migratoire de l’UE, l’harmonisation juridique et la collaboration transfrontalière sont essentielles pour garantir aux femmes migrantes une protection cohérente dans tous les États membres.

Renforcer les mécanismes de surveillance de la Convention d’Istanbul

L’UE devrait renforcer le mandat du GREVIO en encourageant les États membres à mettre en œuvre ses recommandations par le biais de plans d’action nationaux contraignants assortis d’indicateurs mesurables. Les institutions européennes devraient soutenir les États membres dans l’élaboration de mécanismes nationaux de coordination et veiller à ce que les projets financés par l’UE intègrent l’intersectionnalité, les principes de signalement sécurisé et le leadership des femmes migrantes. Le suivi mené par l’UE devrait porter sur la traduction de la disponibilité légale en accessibilité concrète, et non sur la simple conformité formelle.

Élaborer des indicateurs à l’échelle de l’UE pour un accès effectif à la justice

Les directives européennes actuelles, notamment la directive relative aux droits des victimes et la proposition de directive sur la violence à l’égard des femmes migrantes, doivent inclure des indicateurs clairs et mesurables de l’accès des femmes migrantes à la protection. Ces indicateurs devraient porter sur l’existence de mécanismes de signalement sécurisés, la délivrance de titres de séjour autonomes, la rapidité et l’accessibilité des ordonnances de protection, la qualité des services d’interprétation et la collaboration avec les ONG féministes et celles dirigées par des migrantes. L’harmonisation des normes de données entre les États membres garantirait la comparabilité et favoriserait la responsabilisation.

Promouvoir l’apprentissage transnational sur la protection des femmes migrantes contre les violences sexistes

L’UE devrait faciliter les échanges systématiques entre les autorités nationales et municipales, les centres d’accueil, les organisations de femmes migrantes et les chercheurs universitaires. La Belgique et la Suède offrent des enseignements complémentaires : l’expérience belge en matière de législation dense et l’intégration suédoise fondée sur le bien-être social recèlent des enseignements transposables. L’apprentissage transnational devrait privilégier les modèles de signalement sécurisé, les actions de sensibilisation adaptées aux réalités culturelles, l’intégration de l’aide juridique aux services sociaux et une gouvernance des migrations tenant compte des traumatismes. Les dispositifs de financement européens AMIF, CERV et FSE+ devraient soutenir les programmes pilotes qui testent de nouveaux modèles transfrontaliers de prestation de services, notamment pour les femmes qui se déplacent entre États membres ou qui subissent des violences lors de migrations irrégulières.

[1] Hausman, Tyson, and Zahidi, 2011; Social Watch, 2012

[2] Govermnet Offices of Sweden, https://www.government.se/press-releases/2024/06/action-programme-against-mens-violence-against-women-intimate-partner-violence-and-honour-based-violence-and-oppression/

[3] ibid

[4]  UNHCR, 2013 (Violence against foreign-born woen in Sweden, C. Fernbrant)

[5] https://www.esn-eu.org/social-services-index/2023/sweden

[6] Convention against Torture, Eighth Periodic Report: Sweden’s Response to the List of Issues Prior to Reporting (CAT/C/SWE/QPR/8).pg. 11

[7] Chapter 5, Section 11 of the Social Services Act

[8] ibid

[9] ibid

[10]ibid

[11] ibid

[12] ibid

[13] UNHCR https://rimap.unhcr.org/countries/sweden

[14] ibid

[15] Swedish Migration Agency, information provided by e-mail in Janaury 2025 (from country report, May 2025, Sweden)

[16] Swedish Migration Agency, “Asylum” https://www.migrationsverket.se/Om-Migrationsverket/Statistik/Asyl.html

[17] Information provided by the Swedish refugee law center (from country report, May 2025, Sweden)

[18] Country Report, May 2025, Sweden, https://asylumineurope.org/wp-content/uploads/2025/05/AIDA-SE_2024Update.pdf

[19] ibid

[20]  Migration Agency, Rutin: Skyddat boende/skyddad adress/sekretessmarkering för asylsökande utsatta för våld eller hot om våld. Information provided upon request in January 2023. (from country report, May 2025, Sweden)

[21] Country Report, May 2025, Sweden, https://asylumineurope.org/wp-content/uploads/2025/05/AIDA-SE_2024Update.pdf

[22] Cornel law school, https://www.law.cornell.edu/gender-justice/resource/brottsbalk_%28criminal_code%29?utm_source=chatgpt.com

[23] Committee on Women’s Rights and Gneder Equality, Sweden, pg 16

[24] Chapter 4, Section 4a of the Swedish Penal Code

[25] https://doi.org/10.1080/13691457.2013.847403

[26] ibid

[27] Rocks, https://roks.se/sprak/about-roks

[28] ibid

[29] https://doi.org/10.1111/j.1468-2435.2009.00586.x

[30] Committee on Women’s Rights and Gneder Equality, Sweden, pg 20

[31] ibid

[32] ibid

[33] Committee on Women’s Rights and Gneder Equality, Sweden, pg 22

[34] The Instanbul Convention: A toll to tackle violance against women and girls

[35] The Instanbul Convention: A toll to tackle violance against women and girls

[36] ibid

[37] ibid

[38] The Istanbul Convention: The Nordic Way. Stubberud, E., Hovde, K., & Aarbakke, M. H.

[39] ibid

[40] ibid

[41]

[42] GREVIO, first thematic evaluation report, 28th November 2024, Sweden

[43] ibid

[44] ibid

[45] ibid

[46] https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/policies/justice-and-fundamental-rights/criminal-  justice/protecting-victims-rights/victims-rights-eu_en

[47] ibid

[48] European Women’s Loby, https://womenlobby.org/our-work/ending-vawg/eu-directive-on-violence- against-women/

[49] ibid

[50] Picum, https://picum.org/blog/new-eu-directive-on-violence-against-women-leaves-out-migrant- women/

[51] An analysis of the EU’s directive on combating violence against women and domestic violence. Kumbisek, A., Emanueli, B., Afridi, M., & Keenan, R.

[52] An analysis of the EU’s directive on combating violence against women and domestic violence. Kumbisek, A., Emanueli, B., Afridi, M., & Keenan, R.

[53] ibid

[54]ibid

[55] “Love is not a passport to Sweden” UN Women

[56] EU FRA 2014

[57] “Love is not a passport to Sweden” UN Women

[58] ibid

[59] Fernbrandt 2013

[60] “Love is not a passport to Sweden” UN Women

[61] Sweden: A Cold Welcome: Human rights of Roma and Other “Vulnerable EU Citizens” at rsik, Amnesty International, 2018

[62] Op Ed Amnesty International Sweden: Why are the poorest and most vulnerable billed with the maximum amount for care? Gefle Dagblad, 9 September 2020

[63] https://www.ottar.se/r-ttsl-s-i-rulltrappan/

[64] See, for example, « Response from the Swedish government regarding UPR recommendations », responding to recommendation 156.257 on

right to health care for vulnerable EU citizens in Sweden, June 2020.

[65] UN Committee on Economic, Social and Cultural Rights, General Comment No. 20, Non-discrimination in economic, social and cultural rights, UN Doc. E/C.12/GC/20, para. 30.

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